A 70 ans, j’ai décidé de publier mon journal. Non pas mes "mémoires" : mon journal. C’est à dire le récit de mon quotidien auprès de Perséphone, Xiao Sung et les autres. Non pas "mettre en ligne", mais "publier". Sur papier. Pourquoi ? D’abord parce que j’aime être le centre d’attention. Ensuite, parce que ma petite-nièce, Perséphone, m’a persuadée de le faire…
"Tu sais quoi", me dit-elle un jour que nous errions dans les rayons du Marque Page, "j’ai trouvé un moyen de renflouer ton compte en banque ».
Tandis que je faisais mine d’être passionnée par la biographie de Brian Moulko, Perséphone continua : "Je sais que tu tiens ton journal depuis longtemps et tu sais que je le sais". Oui, je le sais d’autant plus que par le passé, cette petite fouine y a plusieurs fois mis l’œil sans mon autorisation.
- Et à mon avis, tu devrais le publier.
Bien entendu, je n’ai pas réagi.
- Hé, t’as oublié ton sonotone ou tu me snobes ?
- Je te snobe. Publier mon journal ! Quelle idée ! Qui pourrait bien s’y intéresser… Norwich Union Editions ? Notre Temps Magazine ?
- Ben non. Des gens comme moi. Ca me fait bien marrer, ce que tu racontes. Alors pourquoi ça intéresserait pas d’autres gens comme moi ?
- Mais enfin Perséphone, regarde-donc les ouvrages destinés à tes congénères…
- On s’en fout ! C’est pas grave que t’aies pas 16 ans. Tu sais pourquoi j’aime bien tes histoires, moi ? Déjà, parce que je suis dedans, mais bon, y a pas que ça… En fait,ce qui me fait marrer, c’est que t’es un peu une ado en gaine, hin hin.
- Dis-donc ! Je ne porte pas de gaine ! Ma silhouette est d’origine !
- Ouais, enfin bref. Toujours est-il que j’y crois, moi. Et je suis sûre que ça peut intéresser un éditeur, tes histoires.
- Hum…
- Bon, c’est vrai, c’est pas gagné : va falloir leur montrer qu’une vieille et sa vie, ça peut intéresser du monde.
- Tu pourrais au moins éviter de dire "vieille". J’ai peut-être légèrement dépassé la date de péremption, mais je suis encore vexable.
- Ouais, excuse. Bref… Je sais comment faire pour savoir si ton journal vaut la peine : demande aux gens leur avis. Mets ton journal sur internet, présente un peu ta vie, tout ça… Ensuite, c’est simple : s’ils aiment, ils le disent. Personne pourra plus avoir de doutes. Et si ça marche, tu seras un peu la Lorie de la littérature : révélée grâce au web ! Euh… Ouais, enfin l’exemple est ptet pas bien choisi…
- C’est le moins qu’on puisse dire…
- … Alors, t’en penses quoi ? Je te crée un blog ?
- C’est que… Et si tout cela faisait un bide ?
- Oh ben… Tu te taperas un peu la honte. Mais tu pourras toujours te recycler dans un créneau plus porteur… Ecrire des romans policiers à l’eau de rose à la Mary Frigging Shark, par exemple… Hin hin ! Ah ouais je vois bien le truc : Kate-Lynn s’avança vers la cuisine dans son tailleur taupe, un verre de Chardonnay à la main…
- Ne te moque pas de Mary Frigging Shark : c’est une amie de longue date.
- Nan ?! C’est vrai ?
- Ah, ma pauvre petite… Comme tu peux être crédule…
C’est à la suite de cette conversation que, convaincue par les arguments de Perséphone et surtout, peu encline à lutter contre elle, je me lançai dans l’aventure. Le strip-tease à mon âge est certes un exercice délicat, cependant, étant d’un naturel bavard, je dois dire que l’idée d’un blog me séduit. Je tiendrai donc salon sur cet espace en compagnie de Xiao Sung, Perséphone et d’autres, en attendant que peut-être, un jour, la Chance frappe à ma porte. Espérons simplement qu’elle le fasse avant les huissiers…