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Ma petite-nièce Perséphone m'ayant
convaincue de publier
mon journal, j'ai décidé de le mettre
en ligne. Voici donc, épisode par épisode, ce qui fit ma vie durant l’année écoulée.
13 janvier - 18h30
Jamais je n’aurais dit cela des années auparavant, mais c’est un fait : Wank est aussi collant qu’un Carambar et aussi soporifique qu’un reportage animalier. Toute la journée, celui que j’appelais autrefois « Mon vaillant Wapiti » m’a collée aux bas. J’aurais supporté cet état de faits si la conversation avait été digne d’intérêt mais pensez-vous ! Wank n’ouvre plus la bouche que pour me parler de sa femme, Denisa. Une promenade dans le voisinage ? « Denisa haïssait la compagnie de ses contemporains. Jamais elle n’aurait supporté de vivre ici ». Une tasse de café ? « Denisa faisait le meilleur café du monde. Probablement le savoir-faire italien qui coulait dans ses veines ». Un peu de musique ? « Denisa avait une oreille très sûre et une voix divine. D’ailleurs, elle aurait probablement embrassé une carrière à l’opéra si ses parents n’avaient choisi pour elle une destinée de femme de lettres ». Epuisant. J’espère n’être pas devenue aussi barbante que ce cher vieux Wank. Heureusement pour l’auteure de ces lignes, Xiao Sung a eu l’idée lumineuse de passer me voir dans l’après-midi. Il a parfois le don d’arriver aux moments les plus inopportuns mais cette fois, l’instant était bien choisi. Wank était sur le point de me décrire les funérailles de sa femme, chose que je n’aurais guère supporté sans sourciller, malgré tout le tact dont je suis capable. A ma grande surprise, après les présentations d’usage, Wank et Xiao Sung n’ont pas comparé leurs périples respectifs à travers le monde (c’est pourtant le seul point commun que j’aurais pu leur trouver) mais se sont lancés dans le débat suivant : qui d’Elvis Presley ou des Beatles a le plus marqué l’histoire du rock n’ roll. J’ai moi-même du mal à me souvenir comment ils ont bien pu en arriver là… Oui, cela me revient : Xiao Sung portait un T-shirt clamant Elvis is not dead. Ce que Wank n’a pas manqué de remarquer :
- Tiens, vous aimez Elvis ?
- Oui, mais qui ne l’aime pas ? C’est le King. C’est lui qui a fait tout pour le rock
- Ah, permettez-moi de nuancer quelque peu vos propos, cher ami, a immédiatement enchaîné Wank, Elvis n’est rien en comparaison des Beatles !
- Les Beatles ? Pah ! Pipi de mouette, oui ! C’est pas eux qui ont dit la country ça pue, faut jouer pas ça, hein !
- Euh… je ne vois pas le rapport…
- Ah si ! Si si !..
Et c’est ainsi qu’a débuté la controverse la plus stérile mais également la plus passionnée jamais tenue dans le salon rose. D’ailleurs, à l’heure où j’écris ces lignes, Wank et Xiao Sung débattent toujours, extraits musicaux à l’appui. J’adore la musique, mais j’ai vite été exclue du débat, mes deux hôtes ayant semble-t-il décidé qu’il s’agissait là d’une affaire d’hommes. Je me suis donc éclipsée pour me reposer quelque temps de la pollution sonore engendrée par cette joute verbale. Humph. Au moins n’entends-je pas parler de Denisa… Mais ?! Nom d’un pétunia… J’ai comme l’impression que les esprits s’échauffent, dans le salon rose. Je m’en vais de ce pas inspecter les troupes, pour m’assurer que Wank et Xiao Sung ne se soient pas déjà réduits en Chutney…
22h45
Ouf ! Les Dieux de la musique en ont terminé. Je suis intervenue au moment où Xiao Sung commençait à oublier toute règle de construction grammaticale, ce qui n’est jamais bon signe chez mon cher voisin. Quant à Wank, il serrait à ce point les mâchoires que c’est un miracle que son dentier ne se soit pas brisé sous la pression. « Allons messieurs, vous n’allez pas vous chamailler pour de telles broutilles ? Tout le monde sait que c’est Abba qui a véritablement changé l’histoire de la musique ». Cette boutade bien innocente a suffi à les faire taire. Après quelques minutes de silence et un « bonsoir » songeur, Wank est parti se coucher Le Figaro à la main et Xiao Sung a regagné ses pénates, non sans lâcher au sujet de Wank un catégorique « Lui, c’est un con. Et en plus, y pue de la bouche ». Qu’il est drôle, ce Xiao Sung ! C’est à s’en faire lâcher le pacemaker ! Enfin… Mon petit doigt me dit que ces deux-là n’ont que très peu d’atomes crochus…
16 janvier – 16h00
Nom d’un corgi ! Wank ne semble pas prêt à rejoindre son Australie natale de si tôt. J’ai beau lui envoyer de subtils messages signifiant « il est temps de plier bagage », rien à faire. Il faudra pourtant qu’il parte, sinon je finirai par commettre un homicide. Ruth me conseille d’être franche avec lui, mais j’ai peur qu’un rejet de plus soit fatal à ce pauvre homme. « Tu es trop gentille, ma pauvre chérie ! » me sermonne Ruth « tu connais Wank, ça n’est pas le dernier des idiots. Au fond, il a très bien compris tes allusions. S’il reste, c’est en sachant que ça te met dans l’embarras. La seule solution, c’est de lui parler sans détour, sinon il s’accrochera comme une tique. »
Je sais qu’elle a raison, pourtant je rechigne à agir de la sorte envers celui pour qui j’avais autrefois les yeux de Chimène. Wank a en tout cas l’avantage d’être anglophone, ce qui permet à Fuck de renouer avec sa langue maternelle. D’après Perséphone, Fuck se moque en privé de l’accent de « bouseux » de Wank, mais ce n’est que justice, puisque Wank critique quant à lui l’accent britannique de Fuck. « On jurerait qu’il a un balai dans le fondement », a-t-il gracieusement commenté. « Quant à son attitude de rebelle, je parie mon ranch qu’elle disparaîtra avec ses derniers boutons d’acné ». Je ne suis pas loin de penser la même chose depuis que l’oncle de Fuck m’a révélé quelques faits intéressants à propos de ce jeune homme…
Curieuse de savoir quels parents avaient pu engendrer Fuck, j’ai demandé à John Fielding Smith de me montrer quelques photographies.
- Elles ne sont pas des plus récentes, mais ils ne doivent pas avoir beaucoup changé depuis , me dit-il en me tendant un album.
- Voyez, ce sont eux lors des 30 ans de mariage des Jamesfield il y a deux ans, continua-t-il en désignant la photographie d’un couple de beautés parfaites.
- Fichtre, ils auraient leur place dans les pages d’un magazine de mode ! , m’exclamais-je.
- Mais ils l’ont déjà. Ou plutôt, ils l’ont eue. Tous deux ont posé pour Grappe, il y a quelques années. Le but était d’utiliser de « vrais gens » pour faire la publicité de la marque. Vous conviendrez qu’on aurait pu trouver plus moche, hu !
- J’en conviens, j’en conviens…
- … Et voici Fuck, à l’époque où il acceptait encore qu’on l’appelle Hadrian, me dit-il en pointant du doigt un adolescent boudeur.
J’aurais eu le plus grand mal à le reconnaître si Fielding Smith ne m’y avait pas aidée. Sur ces photos, Fuck arbore chemise classieuse mais décontractée et cheveux sagement décoiffés, comme le parfait jeune homme rangé. Si je l’avais rencontré à l’époque, je lui aurais probablement prédit une école de commerce, un bel appartement et un coach spécialisé dans les abdos-fessiers. Pas un groupe de rock miteux, des piercings plein les arcades sourcilières et Xiao Sung en guise de coach. C’est pourquoi j’eus envie d’en savoir plus sur ce garçon.
- Mais… C’est étonnant, cette transformation… Comment Hadrian a-t-il pu devenir le Fuck que nous connaissons ?
- A vrai dire, je n’en ai aucune idée. Ses parents sont riches à en vomir, c’est un fait. Très imbus d’eux-mêmes, certes. Mais également très « cool », comme on dit. Une conception de l’éducation qui place l’enfant au centre du foyer mais tente de lui faire prendre ses responsabilités… Des largesses, mais également un souci de faire prendre conscience à leur progéniture des valeurs essentielles… Des loisirs très… Comment dirais-je… Libéraux… Hadrian pouvait être capricieux, mais nous le sommes tous, dans la famille. A part cela, mon neveu avait un destin tout tracé. Sa mère désirait qu’il étudiât l’histoire de l’art et le design… Hadrian semblait adhérer à cette idée… Et puis il y a quelques 9 mois, tout en continuant à suivre ses cours et assister aux repas de famille, Hadrian a commencé sa mutation. D’abord en prenant ce ridicule emploi de libraire, puis en changeant sa garde-robe, puis sa coiffure, puis ses goûts musicaux, puis son nom et enfin, en annonçant cette année sabbatique en France. Ses parents n’ont rien compris. Mais avec leur conception de l’éducation, ils estiment que dans la mesure du légal, il vaut mieux laisser Fuck « explorer l’éventail des possibles qui le mènera à une vie épanouissante ». Pensez : ils en ont les moyens. Fuck peut bien gambader dans toute l’Europe s’il le veut, papa et maman seront toujours là pour payer les travellers cheques !
- Peut-être n’ont-ils pas tort, après tout…
- Oh je n’en mettrais pas ma main à couper, ma chère. Je ne serais pas étonné que Fuck finisse comme son grand-oncle Daffodil…
- Daffodil ?
- Cela signifie « jonquille » en anglais. Autrefois, Daffodil, mon frère, s’appelait Peter et pratiquait l’honorable profession de notaire. Un jour, il a tout abandonné pour ouvrir une boutique de disques d’occasion à Londres.
- Et ?...
… Et voilà. Faute de disposer d’un capital suffisant, Peter fait une heure de transports en communs tous les jours pour vendre des disques stupides à des gamins acnéiques nostalgiques des années 70s. Toujours célibataire, un appartement rempli de disques vinyles du sol au plafond, la même coupe de cheveux depuis des années… Vous trouvez que c’est un style de vie enviable ?
- Pour vous non, mais pour lui, ce doit être des plus convenables, puisqu’il n’a jamais changé d’avis…
- Diane, ne vous faites pas l’avocat du diable, voulez-vous… Bref, Fuck semble prendre le chemin de Daffodil à la vitesse d’un Spoutnik, mais je n’en ai cure. Je me suis bien assez démené pour que mon frère entende raison, je n’ai plus l’énergie nécessaire pour convaincre mon neveu. Qu’il aille vendre des beignets sur les plages, ce petit morveux. Je m’en contrefiche !
Voyant que Fielding Smith ne prenait pas la chose avec autant de flegme que je l’aurais cru, j’ai préféré changer de sujet :
- Vous me disiez donc que les parents de Fuck avaient posé pour Grappe ? Comme c’est excitant ! Vous-même, n’aviez-vous pas posé pour la presse ?
- En effet ! C’était pour Chasse Magazine, en 1995...
Certes, j’eus à endurer le récit complet des anecdotes de chasse de Fielding Smith, mais j’évitais au pauvre homme un infarctus. Pour ma part, je suis convaincue que Fuck abandonnera vite l’idée de sortir du rang. Bien qu’il rejette le luxe à grand coup de discours moralisateurs, bien qu’il donne l’image d’un artiste habité uniquement par la passion de la création, je sens qu’au fond, il n’aspire qu’à une vie similaire à celle de ses parents : une vie digne d’une publicité pour Calvin Coin, dans laquelle des parents chics élèvent des enfants chics sur une plage chic, un sourire à 3 millions d’euros aux lèvres. Je peux me tromper, bien entendu, mais je vois mal Fuck imiter tout à fait son grand-oncle Daffodil. Wank, qui n’a jamais manqué de flair, a probablement raison à son sujet. Etrangement, je ressens d’autant plus de sympathie envers ce garçon qui se débat entre l’image qu’il voudrait donner et ses aspirations réelles, aussi discutables qu’elles fussent… Mais je suis trop tendre : ce petit n’est pas à plaindre. Comme me l’a très justement fait remarquer Xiao Sung « y en a beaucoup, des qui voudraient avoir des doutes comme ça, hein. Ouuh, manman, je sais pas quoi faire : très très riche ou juste un peu riche ? Oh, je sais pas alors je vais prendre des vacances pour savoir. Pff. N’importe quoi, lui.». Je ne sais quoi en penser, en réalité.
18 janvier, 22h15
Aaaah ! Wank est enfin parti ! Quel soulagement. Je n’ai pas eu à le lui demander, puisque Wank a décrété soudainement que son pays lui manquait et qu’il lui fallait retourner dans son ranch pour y reprendre ses activités. Xiao Sung n’a pas caché son soulagement, bien qu’il n’ait pas son mot à dire à ce sujet :
- Ha, super ! Dégagé, le lourdaud. Il était chiant, hein, on est mieux sans lui !, a-t-il commenté en chipant un biscuit dans le placard de MA cuisine, comme s’il gouvernait les lieux.
- Seriez-vous jaloux de Wank, Xiao Sung ?, ai-je lancé pour le taquiner.
- Pourquoi jaloux ? Moi j’ai encore mes vraies dents, moi, a-t-il répondu en propulsant au passage quelques miettes de biscuit.
- Et moins de rides, alors m’en fous moi. C’est vrai, hein. Et pis c’est pas pour ça que je viens, là, a-t-il ajouté pour clore le débat.
- Je voulais savoir si vous viens au concert des NB .
- Si vous venez
- Oui, si vous venez.
- A vrai dire, je ne l’avais pas envisagé…
- Moi j’y vais, ça va être le pied !
- Mais, je croyais que vous étiez contre cette idée de concert ? Vous disiez bien, ce me semble, que ce serait un désastre ?
- Justement. Si c’est nul, après je leur dis ah la la, j’avais raison. Vais me marrer, moi !
- Oh, ça n’est pas très charitable de votre part !
- On s’en fout, la charité ! On va bien rigoler, j’ai dit. Pis z’avaient qu’à m’écouter, aussi. Quand le coach parle, on écoute. C’est comme ça. Eux non, faut toujours être pas d’accord. C’est chiant, les jeunes.
- Et bien justement, Xiao Sung. La salle sera remplie de jeunes gens. Vous ne craignez pas que notre présence ne mette mal à l’aise ?
- Hein ? N’importe quoi, ça ! On a droit d’écouter rock, hein, même si on est vieux !
- Certes, mais je ne pense pas qu’il y aura beaucoup de porteurs de carte vermeille dans la salle ce soir-là… Par ailleurs, ne faudrait-il pas demander leur avis aux membres du groupe avant de prendre une décision ?
- Ah ?
- Tout de même…
- Oh, pas drôle…
- Tout de même. Xiao Sung.
- Raaaa… Bon, d’accord !
Chose dite, chose faite : nous avons sans tarder contacté ces jeunes gens pour leur demander leur avis sur la question. Assis les uns à côté des autres sur le divan du salon rose, Perséphone, Fuck et Jéronôme ont donc examiné avec sérieux la question. Comme je m’y attendais, Perséphone prenait pour argent comptant notre présence ce soir-là (« Ben ? Bien sûr qu’ils vont venir ? C’est quoi ce plan, là ! »), Jéronôme a opposé son veto sans attendre (« Ca va pas nan ? Je veux pas d’eux au concert, moi. On joue pas dans une maison de retraite, on joue au CANCRELAT, putain ! ») et Fuck a joué les médiateurs (« Après tout, s’ils sont discrets… Je vois pas où est le mal ? »). Personnellement, ne tenant pas particulièrement à assister à cette soirée, j’aurais bien capitulé dans la seconde. C’était sans compter sur la pugnacité de Perséphone, décidée à en découdre avec Jeronôme :
- Mais bien sûr qu’y vont être discrets ! C’est pas des monstres de foires, je te signale… Je le crois pas… Vous êtes racistes, en fait !
- Quoi ? Raciste ? C’est quoi ton délire, ma pauvre ?
- Ben ouais, raciste. C’est du racisme anti-vieux que tu nous fais, là !
- Ah ouais ? Ben tu me rediras ça quand tout le lycée se foutra de notre gueule à cause d’eux, hein !
A nouveau Fuck prit la parole pour tempérer le jeu :
- Je crois qu’on peut leur faire confiance… Y peuvent se faire discret….
Son ascendant sur Jeronôme finit par triompher et nous fûmes autorisés à assister au concert des Neurastenic Bridgemen au Cancrelat, à condition, dixit Jéronôme, « de pas se ramener déguisés en vieux ». J’aurais souhaité pouvoir rester chez moi dans mon « déguisement de vieille » à siroter un chocolat chaud mais puisque notre présence est désormais officielle, je n’aurai pas ce plaisir. Contrairement à moi, Xiao Sung est ravi. « On va rigoler, c’est cool », m’a-t-il répété avant de rentrer chez lui. Deux questions me viennent à l’esprit : première question, Suis-je raisonnable de développer un penchant chaque jour plus fort pour semblable aliéné ? Deuxième question : quand cessera-t-il ses tentatives pathétiques de « parler jeune » ?
23h15
Je viens d’avoir Persé au téléphone. La petite est désormais convaincue qu’entre Xiao Sung et moi, « y a moyen », comme elle le dit :
- Fin chais pas, je vois bien comment vous êtes tous les deux. C’est marrant, je trouve que vous iriez bien ensemble. Pis tu m’as toujours dit que t’aimais bien les farfelus, nan ?
- Certes. Et je dois dire que….
- Que… ? Hi hi ? T’es d’accord avec mon analyse, doc ?
- Je dois avouer que oui.
Ici, un cri perçant très semblable à celui d’une truie à l’approche de l’auge me traversa le tympan droit.
- Putain, tu sais quoi ? Je l’ai su dès la première fois que je vous ai vus ensemble. Fin nan, la deuxième. Tu sais, quand il a garé son vélo près de la Porsche de Fizzymore et qu’il a rayé sa portière et que même tu l’as défendu contre Fizzymore ? C’est génial, franchement…
- Hum… Allons petite, ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué… Le pauvre homme a son mot à dire et puis, je ne suis pas convaincue qu’unir nos défauts soit une si bonne idée.
- Tu rigoles ? Saute-lui dessus, Di !
- Comme vous y allez, jeune fille !
- Ben quoi ? Imagine qu’une autre y pense à ta place ? Tu serais verte, nan ?
- Et bien…
- Si, tu serais verte !
Et ma Perséphone d’imaginer du haut des ses 17 printemps la suite de mes aventures sentimentales :
- Alors euh… En fait, ce qui est chiant c’est que Xiao Sung, y viendra jamais te dire ce qu’y ressent. Je le vois hein. Il a l’air foufou mais en fait, c’est un grand coincé. Alors c’est à toi de faire le premier pas…
- Oh non, j’en ai assez.
- Hein ?
- En y réfléchissant, au cours de mon existence, j’ai fait beaucoup trop de premiers pas. J’ai envie pour une fois qu’on vienne vers moi. Est-ce inconcevable ?
- Tu rigoles ou quoi ? Excuse-moi mais tu crois qu’à ton âge, tu peux faire la fine bouche ?
- Dites donc, belle enfant, j’en ai mis KO pour moins que ça !
- Pardon, je voulais pas te vexer…
- Trop tard !
- Nan mais tu vois ce que veux dire ?
- Je vois tout à fait. Je ne suis pas assez bien pour qu’un mâle, même un mâle aussi étrange que Xiao Sung, vienne à moi sans que j’aie à lui envoyer de carton d’invitation ?
- Mais nan, mais justement, t’es trop impressionnante. Le pauvre, chu sûre qu’y réfléchit des heures rien qu’à la façon de te dire bonjour !
- Soit. Dans ce cas, que me suggères-tu ?
- Ben… Chais pas. Invite-le à dîner aux chandelles…
- Ouh, tu as lu trop de romans à l’eau de rose, ma petite !
- Nan mais laisse-moi finir, quand même ! Pas de chandelles alors mais bon, tu l’invites et tu t’arranges pour qu’à un moment, vous puissiez vous…
- … Mais encore ?
- ….
- Allô ? Ta batterie est-elle encore opérationnelle ?
- Euh… Je viens de réaliser un truc…
- Qui est ?
- Qui est que… Vous allez vous rouler des patins et après, vous allez euh...
- Jouer au scrabble.
- Han, arrête. Nan mais excuse mais y me vient des images euh… Berk !
- Dois-je comprendre que l’idée d’une relation sexuelle entre deux personnes d’un certain âge t’indispose ?
- Ben ouais, ça me file la gerbe, presque
- Merci de ton soutien et de ton ouverture d’esprit, je me sens mieux, grâce à toi…
- Ben excuse mais bon, c’est pas un truc auquel je pense tous les jours !
- Et bien tu devrais. Ca te permettrait d’envisager ton avenir sentimental avec sérénité.
- Bééé ! Si tu veux bien, je préfère pas l’envisager pour le moment.
- Dans ce cas, laisse-moi envisager le mien sans t’en mêler !
- Hé mais le prends pas comme...
Sur ce, j’ai raccroché. Vous aimeriez être traitée comme un animal de foire, vous ? Pas moi. J’ai beaucoup d’affection pour ma nièce, mais il s’agit de lui apprendre le respect de l’autre. Et de moi, surtout. Pour le reste, je me débrouillerai.
22 janvier
Comme je m’y attendais, le concert fut un désastre. Non pas que le public ait fait preuve d’hostilité envers la musique des Neurastenic Bridgemen… Non, l’attitude des jeunes spectateurs ressemblait plus à de l’indifférence, ce qui est bien pire. Lorsque Xiao Sung et moi sommes arrivés, vêtus des frusques les plus « jeunes » que nous ayons trouvées, Perséphone et son groupe en étaient déjà au deuxième titre de leur maigre répertoire. Persé et Fuck pouvaient bien mobiliser toute l’émotion du monde pour interpréter Mon Eastpack va craquer, les jeunes gens présents ce soir-là n’en avaient cure. Dans la petite salle du Cancrelat, certains semblaient attendre que cela se passe, avachis contre les murs ou sur les chaises glanées ça et là. D’autres tentaient de converser par delà les décibels. Certains même, improvisèrent un concert alternatif dans le recoin le plus éloigné de la scène. Seul un individu semblait apprécier la musique et secouait furieusement la tête, seul face au groupe. Un tableau désolant .
- Qu’est-ce que j’avais dit, hein ? C’est nul, ça pue du cul, me lança un Xiao Sung à la fois peiné et triomphant.
- Pfff. On s’en va ?, ajouta-t-il ?
- Certes non. Maintenant que nous y sommes, nous restons. N’est-ce pas vous, cher voisin, qui avez insisté pour que nous venions ?
- Si. Mais j’ai tort, des fois, souffla-t-il en s’accoudant au bar sous l’œil morne d’un couple de lycéens.
-… J’ai honte, moi. Je vais me cacher dans les toilettes, c’est mieux, finit-il par constater.
C’est ainsi que je me retrouvai seule au bar, unique tête grisonnante dans un océan de crinières adolescentes. J’eus tout le temps d’assister au supplice des Neurastenic Bridgemen, à chaque seconde plus déconfits et ignorés de leurs congénères. Je sentis même la voix de Perséphone trembloter au beau milieu d’un titre. Comble de l’humiliation, la salle manifesta fortement son approbation lorsque Fuck annonça le dernier titre du concert. C’est donc marqués par un échec cuisant que Fuck, Perséphone et Jeronôme quittèrent la scène pour laisser les hits du moment envahir la salle et éveiller enfin l’intérêt du public. En un instant, les amorphes se muèrent en créatures habitées par le démon du rythme et les bavards ne firent plus parler que leur sens du mouvement.
Bien entendu, nous quittâmes les lieux sans commenter l’événement. Seul Xiao Sung osa ouvrir la bouche sur le chemin du retour, « En tout cas, super les vécés ! Y a du papier parfumé et de la musique et même des bédés sur les murs. », a-t-il jugé bon de constater avec tout l’à-propos dont il est capable.
Les jours qui ont suivi ne furent pas plus animés, chacun des membres du groupe préférant éviter de mentionner la soirée jusqu’à ce que la honte se soit dissipée. Le silence de Perséphone et Fuck était tel que Judith elle-même a regretté le temps où ces jeunes gens s’imaginaient conquérir les ondes. Pourtant, le pire restait à venir. Car quelques jours après le concert, l’un des élèves du lycée de Perséphone publia sur le blog collectif de sa classe une critique incendiaire – quoique méritée- de la soirée.
Cette fois, confronté au désespoir de ses protégés, Xiao Sung consentit à mettre de côté son ego pour tenter de soigner celui de Fuck, Perséphone et Jeronôme :
- Je vous l’avais dit, commença-t-il avec tact. C’était pas la bonne idée, alors qu’on n’est pas prêt. Mais tant pis, vous avez dit on est les plus forts, on va épater la chaufferie ! Et c’est quoi qui s’est passé ? La honte.
A ma grande surprise, personne ne dit rien.
- C’est pas grave, c’est la leçon. L’orgueil, pas bon, ça. Pas quand on commence, ou alors. Maintenant, soit vous arrêtez, soit vous pensez comme des artistes et vous continuez. C’est clair ? - Ben chais pas vous, mais moi j’arrête, déclara Jeronôme.
- Oui ? T’es sûr, ça ?, lui demanda Xiao Sung avec le sérieux d’un agent des Renseignements Généraux.
- Aussi sûr que la prof de maths pue du bec !
- J’ai pas compris, mais on s’en fout. Avant que tout le monde décide, je vais dire une histoire…
- Oh nan, pas encore ses anecdotes interminables ! Comme si on souffrait pas assez !
- Va coucher, toi !... Alors voilà. Avant, je faisais de la musique dans un groupe. On était plus vieux que vous, mais pas beaucoup. J’étais à l’université à Londres, pour étudier la philosophie, mais pas beaucoup. J’aimais mieux aller au club du campus avec mes copains. J’avais fait des amis avec des étudiants anglais et aussi un américain. Comme on allait pas beaucoup dans les cours, on avait du temps pour s’amuser. Alors on a dit, on va faire un groupe. On pensait on allait devenir les meilleurs. On a vite joué partout. Mais partout on était nuls. Moi, alors, j’en ai eu marre. J’ai dit « tant pis la musique, j’arrête ». Et un autre aussi, le bassiste, il a dit je m’en vais. J’ai continué à étudier mais pas beaucoup mais sauf que sans musique. Et vous savez ce qui s’est arrivé ?
- T’es devenu un vioque qui porte des t-shirts ringards ?, a suggéré Jeronôme.
- J’ai dit toi, va coucher ! Nan. Ceux qui restaient, y ont continué. Et c’est devenu les Black Armadillos.
- Hein ?
- Tu déconnes ?
- Han, n’importe quoi !
- Nan, je déconne pas
- Tu veux dire que t’es parti du futur groupe underground le plus génial de tous les temps ?
- Génial, je dirais pas, mais oui …
Un silence uniquement entrecoupé de quelques claquements de langues accueillit cette révélation. Je ne m’y connais guère en musique underground, mais devant mon air interrogateur, Perséphone se chargea de m’éclairer :
- Attends, encore maintenant, tous les groupes qu’on vénère citent les Black Armadillos comme référence. C’est… Je sais pas, moi… C’est… Fin c’est des monstres, quoi. J’ai tous leurs albums !
- La morale, c’est qu’on doit s’accrocher ?
- Nan, j’ai pas fini. Moi, donc, je suis parti. Quand ils sont devenus bons, j’étais dégoûté. Mais j’ai dit tant pis, c’était ton choix. Peut-être si t’étais resté, y auraient pas marché (NDMM : sur ce point, ayant entendu Xiao Sung jouer de la guitare, je suis tout à fait d’accord). Peut-être j’aurais changé à cause du succès, ou je sais pas. Alors j’ai digéré et j’ai continué ma vie comme avant. Mais le bassiste, lui, il a pas supporté. Il a bu beaucoup et il a désespéré beaucoup, et pour finir il était un déchet, à cause de tout ça.
- Ouais et la morale, c’est quoi, alors ?
- La morale, c’est réfléchissez bien, ensuite choisissez, mais après, venez pas pleurer dans mes jupes. Faut assumer ou alors tant pis pour ta peau, coco !
- Ben moi j’assume, je me casse. De toute façon, ça me bouffe trop de temps, ces conneries, a tout de même lancé Jeronôme avant de s’emparer de son sac à dos et de partir en grand seigneur.
Un nouveau silence emplit le salon rose, jusqu’à ce que Perséphone le rompe :
- Bah tant pis pour lui. Nous on continue, hein Fuck ?
- Hum…
- Hein, on continue ?
- Ouais, si tu veux… Mais va falloir recruter de nouveaux membres, nan ?
- Ben c’est pas grave, on sera ptet les futurs Black Armadillos
- On peut essayer…
- Génial ! De toute façon on s’en fout de Matthieu et de sa critique pourrie, y peut pas m’encadrer depuis que j’ai refusé de sortir avec lui en troisième, a conclut Perséphone avant de claquer un baiser sur la joue de Xiao Sung.
- Et pis Xiao Sung nous guidera sur le chemin de la sagesse, hein coach ?.
J’admire les capacités de régénération de cette petite. Elle a le don d’ignorer les preuves les plus accablantes pour mieux avancer. Ma sœur Camelia se comportait de la même façon chaque fois que la vie lui jouait des tours…
- Le chemin de la sagesse, chais pas, mais le chemin de la cuisine, je connais !, compléta Xiao Sung.
- Ben c’est déjà ça. Pis j’ai la dalle. Les émotions ça creuse, approuva Perséphone en tirant Fuck hors du canapé.
- Allez viens, grand naze, on va se remplir la panse !
- Hey, Di, en parlant de décisions, quand est-ce que t’annonces à Coach que tu te consumes d’amour pour lui ?, ajouta-t-elle à voix basse à mon intention.
- Quand tu décrocheras la mention Très Bien au bac, mon enfant, lui répondis-je.
Vous auriez dû voir sa tête ! Ah… Je suis peut-être une antiquité, mais je suis encore capable de moucher les jeunes !
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