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Ma petite-nièce Perséphone m'ayant convaincue de publier mon journal, j'ai décidé de le mettre en ligne. Voici donc, épisode par épisode, ce qui fit ma vie durant l’année écoulée.

Ch 5 - Amour et sonotone

4 janvier, 18h

C’est une Perséphone grincheuse qui m’a rendue visite cet après-midi avant de rejoindre Fuck et Jeronôme pour une nouvelle séance de coaching chez Xiao Sung. J’aurais pu prévoir cet accès de mauvaise humeur en jetant un œil au calendrier : pour Perséphone, les vacances sont finies et avec elles, les roucoulades dans les bras de Fuck.
- Ptain j’en ai marre ! Le lycée, c’est pire que le bagne !
Lorsque la petite s’embarque dans ce type de litanie, j’opte pour la stratégie du soutien passif (SP) alliée à deux armes redoutables : le chocolat chaud, que je lui administre à peine arrivée et quelques sablés bretons, dont je l’approvisionne au fil du récit. Je sais qu’habituer cette petite à étouffer ses frustrations sous la nourriture est très mauvais, mais si vous connaissiez la bête, vous feriez la même chose.

Bref, sans même prendre le temps de goûter à mon chocolat chaud, Perséphone a sorti ses premières cartouches :
- Alors déjà tu vois, j’arrive, la tête dans le fion vu que j’ai pas récupéré du nouvel an. Et là, y a Jeronôme qui me saute dessus en beuglant « Hé, t’as fait ta partie pour l’exposé d’anglais ? ». J’lui dis « Ben nan, j’ai pas eu le temps ». Et là, y commence à flipper – alors que le truc, c’est à rendre que pour dans deux jours, hein – et devant tout le monde y dit que je fous jamais rien, que c’est toujours lui qui se tape le boulot, gnagnagna. C’est même pas vrai, hein ! C’est ça, le pire. Fin bref, on a commencé la journée en se faisant la gueule et l’exposé, je l’ai toujours pas bossé. Déjà, là, j’étais bien gonflée et je te dis pas comment j’ai eu du mal à atteindre la pause (…)
Fin du premier tir d’artillerie et armement de la deuxième cartouche :
- Là-dessus, y a Stanislas Belvédère qui se ramène. Tu sais, le grand maigre toujours en noir, celui que t’appelles « Le Corbeau » ? Il était avec sa troupe de fidèles, Begonia Azoul et Mucha Tartignole. Nous, avec Dalila, on cherchait des embrouilles à personne, on révisait un peu l’histoire avant le cours, et Le Corbeau commence à nous provoquer. Genre ouais, regarde moi ça les pétasses qui se croient rebelles, parce qu’elle écoutent du faux rock et qu’elles ont un ou deux badges sur leur Eastpack.. » fin tu vois, quoi. Alors que bon, je m’en fous de ce gars. Je laisse couler, mais y recommence quand même : « Alors, quand est-ce que papa et manman vous paient des nouvelles Docks ? ». Ptain là, c’est bon, j’ai pas pu m’empêcher de réagir « ben quand ton paternel t’aura payé ton tatouage I love Marilyn Manson, pauv’ mec ! ». Et paf, c’était bon pour un fight dans la cour. On a pas eu d’emmerdes parce que la prof d’histoire nous a séparés à temps mais je lui aurais bien fait bouffer son piercing, moi. J’en ai marre. Toute l’année, c’est les faux gothiques contre les vrais gothiques, les vrais rocks contre les faux rocks, les vrais street contre les faux street, les vrais gothiques contre les faux rocks… Y en a toujours un pour t’accuser d’imiter un groupe et toujours un pour te reprocher de pas faire partie du sien. Mais merde, c’est bon, je demande rien à personne, moi ! Je cherche pas à copier un style ou quoi… En plus après, bonjour les sous-entendus de la prof d’histoire pendant le cours. Et toujours, c’était moi qu’elle regardait, hein. Fin tu vois, ça m’a gavé.

Deuxième tir effectué. Troisième tir en préparation :
- Après ça, je rentre, la Mère Supérieure me tombe dessus pour me répéter encore une fois que je gâche ma vie avec Fuck, que mon groupe de rock c’est une connerie et que ça me détourne de mes études. Han ! J’hallucine, là. Mes notes remontent ces derniers temps, M Fitzpatrick a même dit que j’aurai ptet les encouragements et elle me sort ça !
Fin de la dernière salve : la combattante cherche le réconfort dans sa tasse de chocolat :
- Et en plus, j’ai mes saloperies de règles !

Pauvre petite. Voilà au moins un mal dont je n’ai plus à souffrir…

22h15

A en juger par ce que mon cher voisin vient de me dire, Perséphone a une raison supplémentaire de maudire cette journée du 4 janvier… D’après Xiao Sung – qui arborait aujourd’hui un T-shirt à l’effigie des Beach Boys – la dernière séance de coaching des Neurastenic Bridgemen n’était pas des plus brillantes :
- Jamais vu pareils bourricots, a commenté Xiao Sung. Jeronôme, toujours idem, lui. C’est je veux pas, c’est nul, tu pues du bec. Ca, c’est toujours, avec lui. Mais Fuck et Perséphone, eux c’est pas des déchets, d’habitude. Là, rien de bon à garder de la séance.

D’après ce que j’ai retenu du blabla de Xiao Sung, le groupe est encore loin d’être au point. Le problème semble venir de cet orgueil de jeunesse qu’ils ont peine à maîtriser « y mettent la verrue avant les bleus», déplore leur coach (je devrais le corriger lorsqu’il écorche ainsi nos expressions mais je trouve ces erreurs si drôles que je m’abstiens – à vrai dire, je les note même sur un petit carnet…). Il ressort de cette séance que Fuck, Perséphone et Jeronôme soient décidés à jouer lors de l’anniversaire du Cancrelat, un bar fondé par un ancien élève et où certains lycéens ont l’habitude de se retrouver. Selon Fuck, ce serait une bonne occasion de commencer à faire parler du groupe ; selon Perséphone, un bon moyen de mesurer leurs progrès ; pour Jéronôme, un prétexte pour tester son « costume de scène ». Bref, un concert au Cancrelat fait l’unanimité dans le groupe. Xiao Sung s’est catégoriquement opposé à cette idée :
- Trop tôt, trop tôt ! C’est comme faire un chili con carne sans avoir cuit les haricots !!!, s’est-il exclamé. Là, personne est prêt. Les textes, c’est caca de mouette et la musique, pas mieux vraiment.

Malgré les arguments de Xiao Sung, les Neurastenic Bridgemen joueront pourtant au Cancrelat devant une salle pleine de leurs congénères. Pour ma part, j’estime que cela ne peut leur faire de mal : après tout, si tout se passe bien, les petits n’en auront que plus d’énergie ; si tout se passe mal, ils en tireront une bonne leçon. Je ne vois pas où est le problème. Xiao Sung doit être d’une nature un peu trop sensible pour chercher à protéger ainsi ses poussins… En tout les cas, les dés sont jetés...

6 janvier, 23h00

Parfois, je m’étonne de l’audace dont font preuve les jeunes. Lorsque Perséphone m’a téléphonée hier soir, j’ai pensé qu’elle appelait pour prendre de mes nouvelles. Pensez-donc ! La gredine cherchait en réalité à savoir si je pouvais aider la carrière des Neurastenic Bridgemen. Je vois d’ici le sourire narquois et les réflexions qui vous viennent « Cette vieille peau ? Aider un groupe de rock’ n roll ? C’est un canular ? » Vous avez tort. Mon mariage raté avec Lars n’a peut-être pas fait de moi l’égérie du rock, mais il m’a laissé, outre quelques dettes, un bon carnet d’adresses, garni de quelques valeurs sûres du milieu musical. C’est bien entendu à ces contacts et non pas à mon expertise que s’intéressent mes petits opportunistes. J’ai eu le malheur, au détour d’une conversation, de citer le nom de Kurt Crobart, ce jeune producteur de musique underground. A l’époque où je l’ai connu, Kurt était stagiaire dans la maison de disques de Lars. Mon mari, dont l’ego n’avait d’égal que son flair artistique, a immédiatement vu en ce gringalet aux cheveux longs un rival. C’est pourquoi Kurt, malgré sa bonne humeur, en fut réduit très vite à préparer le café et étiqueter les maquettes des groupes reçus pas Lars. Ce dernier, ayant peur que le talent de Kurt ne finisse par lui faire de l’ombre, a usé de toute sa créativité pour ranger au placard ce sympathique jeune homme. « Diane, mon petit vinyle, tu n’as pas l’air de te rendre compte que ce morveux finira par me bouffer jusqu’au scrotum si je lui en laisse l’occasion », me répétait-il. « D’ailleurs, tu ferais bien de ne pas être trop gentille avec lui, si tu veux mon avis ».

Comme à mon habitude, j’ai jeté cet avis aux orties pour faire les choses à ma manière. Que voulez-vous, j’avais du mal à ne pas fondre face à ce charmant jeune homme que mon mari tentait d’étouffer. D’autant plus de mal que le bougre avait du talent. Beaucoup de talent. Non seulement possédait-il une culture musicale étonnante pour son âge, mais il était également capable de pronostiquer le succès d’un artiste mieux que quiconque. Mieux que Lars, en tout cas. Certes, j’ai quelques remords quand je pense que c’est un peu avec mon aide que Kurt a fini par couler Lars (ce fut d’ailleurs l’un des facteurs qui ruinèrent notre mariage… Ainsi que notre compte en banque). Pourtant, Kurt ne semble pas avoir oublié ma bienveillance et m’envoie toujours un petit mot en début d’année. Ou plutôt une carte de vœux toute faite comme sa maison de production en envoie à tous ses clients, mais c’est l’intention qui compte…

Perséphone désire donc que je « recommande » son groupe à Kurt Crobart en vue de « donner un coup de pouce » à sa carrière. J’ai beau avoir le cœur plus tendre qu’un moelleux au chocolat, je n’ai pas hésité à remettre Perséphone à sa place. « Quel groupe ? Quelle carrière ? », lui ai-je répondu un peu sèchement. « Il me semble ma petite, que ton orgueil obscurcit ton jugement. Tu sais comme moi que vous n’avez encore aucun morceau valable, aucun début d’embryon de maquette, aucun « son » comme vous dites. Et tu me demandes de te recommander à Kurt Crobart ? Et bien non, je ne bougerai pas le petit doigt, en tout cas pas pour le moment. Ecoute les conseils de Xiao Sung, acquiert un peu d’humilité et nous en reparlerons peut-être ». Sur ce, j’ai raccroché. Je pense que cela devrait lui servir de leçon.

23h15

Viens de recevoir un texto de Perséphone : « pa pour le momen, mé ptet + tar, alors ? ;) ». Hum. J’ai comme l’impression qu’elle n’a pas compris. J’ai honte de l’avouer, mais je prie pour que ce concert au Cancrelat soit un désastre.

Interview de Kurt Crobart pour Rifplus

A 30 ans, Kurt Crobart s’impose comme l’un des producteurs les plus audacieux du moment : Uzi34, Digitalus, Shattered Glass ou encore Black Device… Ce sont là quelques-uns des groupes repérés et lancés par l’éternel ado à la crinière blonde. A la veille de la sortie du nouveau bébé de Digitalus, « On n’est pas sérieux quand on a toutes ses dents », Kurt Crobart nous reçoit derrière ses désormais célèbres lunettes fumées, histoire de répondre à quelques questions posées par les internautes…

Alors Kurt, pas trop nerveux avant la sortie du nouveau Digitalus ? (Marie, Angers)

KC : Non, plutôt confiant. Digitalus est l’un de mes groupes préférés du moment et leur musique se bonifie à chaque album, donc… je dors tranquille.

On dit que tu es beaucoup intervenu sur l’album, au point de changer certains trucs dessus… Info ou intox ? (Damien, Paris)

KC : A ton avis ? Je respecte trop les artistes pour ça. Eux le savent, c’est pour ça qu’ils me confient leur talent. Ce qu’en dit la rumeur, franchement, j’en ai rien à foutre !

La presse t’a maqué avec Angelina Yolie, Stefani Gwen, et même Christina Baliverna… T’en dis quoi ? (Stormy Ben, Nantes)

KC : (Rires) J’en dis que j’étais même pas au courant ! Bah, je trouve ça plutôt flatteur, qu’on me prête toutes ces liaisons, mais y a rien de vrai… Je suis avec la même personne depuis deux ans et c’est pas prêt de changer… Quoi que si Angelina m’appelle euh…

T’en as pas marre qu’on te traite comme une rock star, Kurt ? (Ange_de_louange, Bruxelles)

KC : Ouh la… Une rock star ? Ben elle est où ma loge privée, ma limo, tout ça ? Blague à part, je vois ce que tu veux dire… Comme je suis pas vraiment le cliché du producteur, comme je suis encore jeune et euh… Pas si mal foutu que ça (rires), on a tendance à me médiatiser pas mal. Mais si ça peut me permettre de parler des artistes que je produis, alors pourquoi pas ?

On dit que tu vas arrêter la production dans cinq ans, c’est vrai ? (Jenna, Maubeuge)

KC : Ah nan, désolé, Jenna, je sais pas où t’as entendu ça, mais c’est pas vrai. J’arrêterai de produire quand je serai trop sourd pour écouter une démo, point à la ligne !

Quel est ton morceau préféré parmi tous ceux que tu as pu produire ? (Stan, Ypres)

KC : Hum… Difficile, comme question… Je risque la lapidation, à répondre à ça… Euh… Je dirais Ebene Blues, des Costauds Ricains, tout simplement parce qu’il est tiré du tout premier album que j’ai produit. Voilà.

7 janvier - 15h

Décidemment, cette histoire de groupe commence à me porter sur les nerfs. Voici que Deuteromon Fizzymore menace de porter plainte pour tapage diurne. Selon lui, les répétitions des Neurastenic Bridgemen sont une véritable torture. Je suis bien d’accord, mais je n’aime pas que ce soit ce vieux singe qui le dise. Aussi ai-je répondu aussi fraîchement que possible à son courrier m’enjoignant de faire cesser les répétitions. Après avoir lu ma réponse, Xiao Sung l’a approuvée d’un enthousiaste :
- Pan ! Dans les dents, le vieux !, avant d’ajouter : Si tu veux, je lui pète la gueule et je lui fais bouffer sa merde !
- Mes aïeux ! Mais d’où sortez-vous ces expressions, Xiao Sung ?
- C’est Fuck qui m’a appris. J’en ai d’autres, aussi !
- Non, ça ira, merci.

Heureusement que Xiao Sung est là pour me changer les idées… Pas seulement lorsque ce cloporte de Fizzymore vient envahir mon espace mental, mais aussi pour me faire oublier ma solitude. Voyez-vous, depuis que Perséphone roucoule dans les bras de Fuck, ses visites se font plus rares et plus courtes, quand elle ne vient pas soudée à son bien aimé. Certes, j’ai appris à apprécier ce garçon. D’ailleurs, il me fait beaucoup rire et ne manque pas de culture générale. On sent que sous les tatouages pointe encore l’éducation à la Oxford. Tenez, lors de la dernière répétition des Neurastenic Bridgemen, nous avons eu une discussion très intéressante sur l’avenir du capitalisme -nos avis divergent quelque peu, mais le débat était palpitant. Bref, si son assurance m’irrite parfois, j’éprouve pour lui une certaine affection. Plus pour lui que pour Jeronôme, en tout cas.

Pourtant, je regrette le temps où ma petite Perséphone voyait en moi sa seule confidente. D’après Ruth, je le suis toujours : « Tu sais mon ange, un petit ami ne remplace pas un mentor et une amie, m’a-t-elle dit sur un ton confiant. Tu devrais le savoir. Pour le moment, Perséphone est toute à son nouvel amour, mais tu verras, elle reviendra vers toi. ». Je n’en suis pas certaine. Peut-être est-ce simplement une évolution naturelle des choses. Peut-être n’a-t-elle plus besoin d’un rebut comme moi pour avancer ? Je ne sais pas… Je crois que je commence à comprendre les réactions de Judith envers sa fille. Jusqu’à présent, j’ai toujours observé sa relation avec Perséphone d’un œil amusé, estimant que Judith prenait trop à cœur les évolutions de Perséphone. Il faut dire que j’avais le beau rôle, dans l’histoire : au fur et à mesure qu’elle s’éloignait de sa mère, Perséphone s’est rapprochée de moi et moi d’elle. Moi qui n’avais qu’une affection distante pour Perséphone petite fille, j’ai apprécié toujours plus la jeune fille qu’elle devenait, au point d’oublier qu’elle n’était pas ma petite fille, mais celle de ma sœur Camelia. Moi qui avais le rôle de la confidente complice, j’avais beau jeu de critiquer Judith.

Pourtant, aujourd’hui que Perséphone s’éloigne de moi comme elle s’est éloignée de sa mère – moins violemment, je l’accorde – je me rends compte que Judith et moi ne sommes pas si différentes. J’ai simplement une réaction autre que la sienne. Peut-être suis-je trop pessimiste, peut-être Ruth a-t-elle raison, mais j’ai peur que tout cela marque la fin de quelque chose. Ce qui me terrorise d’avantage, c’est de me rendre compte à quel point je me sens seule sans cette petite peste de Perséphone. C’est terrible, n’est-ce pas, d’être si mièvre en vieillissant ? J’ai toujours bien vécu, voir apprécié une relative solitude et j’en viens à la redouter plus qu’un tournoi de polo ! J’apprécie d’autant plus la présence de Ruth et de Xiao Sung dans ces conditions. Leur fantaisie redonne vie à la mienne…

… Quelle heure est-il donc ? 15h40 ? Si j’allais rendre une petite visite à Xiao Sung ? Après tout, il n’y aucune raison pour que ce soit toujours lui qui se déplace…

10 janvier – 12h30

Je n'en reviens pas. Je viens d'avoir un vieil amant, Wank, au téléphone. Il débarque demain à la maison pour le dîner et n'a pas voulu m'exposer le motif de cette soudaine visite. Diantre ! Moi qui ne l'ai pas vu depuis des décennies ! J’ai parlé de ce rendez-vous incongru à Perséphone, qui a immédiatement vu cela comme une opportunité de sortir du célibat :
- Mais c’est super ! On dirait un film ! Ptet que vous allez retomber amoureux ? Ptet même que t’iras vivre en Australie ? Ptet même que comme ça, j’irai vivre là-bas aussi, sans la Mère supérieure… Pis je rencontrerai un bel australien et….

J’ai mis fin à ces fantasmes de minettes en lui rappelant que Wank avait dû changer tout comme moi j’avais changé.
- Sans compter, ajoutai-je, qu’il ne désire probablement qu’une chose : renouer le contact avec une connaissance perdue de vue. Pas la reconquérir.

Ce à quoi ma Perséphone a répondu :
- Tu rigoles ? Combien tu paries qu’il essaie de te rouler une pelle avant la fin du déjeuner ?

J’admire chaque jour un peu plus la délicatesse de propos dont fait preuve cette jeune fille… J’admire.

11 janvier - 22h15

Comme je l’avais prévu, ma rencontre avec Wank fut étrange. Passées les civilités habituelles, et une fois installée en face de lui, j’eus tout le loisir d’observer mon ancien amant. Je dois dire que j’ai eu le plus grand mal à faire coïncider l’image du jeune homme que j’ai connu et celle de ce vieil homme assis à la table du jardin d’hiver. Autour d’un repas léger, nous avons tenté de combler le fossé qui nous sépare de notre flirt d’antan. Sans succès, bien entendu : comment résumer des années de vie passées loin de l’autre ? Certainement pas en partageant une salade. Tout au long du repas, j’ai senti comme une gêne entre nous. Une gêne d’autant plus grande que même après des heures de parlote, impossible de savoir au juste pourquoi Wank avait parcouru des milliers de kilomètres pour venir échanger quelques banalités avec une vieille dame.

Au moment du dessert, Wank a toutefois fini par m’exposer la raison de son périple : « En réalité, je renoue le contact avec mes anciennes fiancées. Un pèlerinage du cœur, n’est-ce pas (un pèlerinage du cœur ? Mais où va-t-il chercher ce genre d’expressions ?). Mais j’avoue que rien de bien affolant ne s’en dégage (merci…). J’ai revu Wanda, ma première petite amie. Elle est grosse ! Mais grosse ! Plus du tout la jeune beauté que j'ai connue...". On croit rêver ! Comme si lui n'avait pas changé : les fossettes que j'aimais tant ne sont plus que deux sillons perdus dans un double menton, de belle chevelure rousse, plus aucune trace, quant au corps d'athlète qui faisait l'admiration du tout Paris... Il a dû mourir en même temps que ses dents du bonheur. Wank a tout de même eu le bon goût de constater :

- Diane, toi, tu n'as pas changé tant que ça. Je reconnais cette étincelle dans tes yeux... (au secours !).
Je me suis chargée de le remettre à sa place :
- Mais enfin Wank, que cherches-tu, au juste ? Une folle histoire d'amour à ton âge ?
- Oh non, le sexe, ça n'est plus qu'un vague souvenir pour moi....
- Raa, mais non, ce que je veux dire, c'est... Enfin... Disons que j'ai l'impression que tu cherches ce qui n'existe plus…
- Ah, il est vrai que beaucoup de mes ex mangent les pissenlits par la racine…
- Non, tu m'as une nouvelle fois mal comprise. Tu sembles croire possible de renouer avec d'anciennes amours. Mais tout cela n'est que chimère, mon pauvre. Sois réaliste : depuis, celles que tu as aimées ont changé (et pas uniquement physiquement) et toi aussi, tu as changé !
- Moi ? Pas du tout !
- Ne me dis pas que tu pars toujours sur les routes avec ton sac à dos ?
- Non, ça non...
- Alors, tu vois ? Pour le reste aussi tu dois avoir changé. Je ne veux pas te décourager, mais à mon humble avis, tu t'exposes à de graves désillusions.
- Oui je... Je ne sais pas... Je crois que... et à ma grande surprise, Wank s'est mis à pleurer.

J’admets y être allée un peu fort. Mais tout de même : devais-je le laisser se bercer d'illusions ? C'est là que les motifs plus profonds de ce retour en arrière sont enfin remontées à la surface. Wank a perdu sa femme (Wank ? Marié ? Première nouvelle !) il y a un an.

- J'ai cru que la douleur passerait, j’ai pensé pouvoir continuer seul, mais je me trompais. Alors j'ai cherché... J'ai voulu oublier en rencontrant quelqu'un, mais à mon âge, ça n’est pas chose aisée. Pourtant, j'ai écumé les thés dansants et les croisières pour retraités. Après plusieurs essais infructueux, j’ai pensé que peut-être, l'un de mes amours passés pourrait être aussi beau que celui que je venais de perdre (NDMM : mon dieu, le pauvre Wank parle comme un article de Nous Deux, maintenant).
-Et tu t'aperçois que tu as eu tort...
- Oui. Enfin... Je ne sais pas. C'est peut-être encore trop tôt… (NDMM : Hum. A notre âge, on n'a plus assez de temps pour se rappeler ce que trop tôt veut dire) En tout cas personne n'est comme ma Denisa (NDMM : arrrrgh ! C'est donc Denisa qu'il avait épousé. Je n'ai jamais supporté cette petite peste). Est-ce que je vais finir seul ?

Re-sanglots + reniflements à vous déboucher les conduits auditifs.
- Allons Wank, trêve de misérabilisme ou je me verrai dans l'obligation de te gifler ! Tu es encore séduisant pour ton âge (encore un mensonge mais c'est pour la bonne cause), tu es intéressant (deuxième mensonge)... Il n'y a aucune raison pour que tu ne retrouves pas quelqu'un. Cependant, pour cela, il te faut cesser de comparer toutes les femmes que tu rencontres à Denisa.
- Les femmes que je rencontre ? Mais je n'en rencontre pas, c'est bien là le problème
- Et bien inscris-toi à Meetic
- Meetic ?
- Oui, cherche sur Internet !
- Ah je n’y avais pas pensé (bon dieu, mais où est passé le jeune homme avant-gardiste que j'ai connu autrefois ? Où ?).
- En attendant, tu reprendras bien un peu de Chardonnay ?
- Non, je ne bois plus une goutte d'alcool depuis que... Et sur la base d'une bien innocente réplique, je fut embarquée dans un inventaire soporifique des divers pépins de santé de Wank. Qu'est-ce qui peut bien pousser les vieux à remâcher sans arrêt leurs histoires de pontages et de bas anti-varices ? Je n’en ai aucune idée. Ce que je sais, en revanche, c’est que ces retrouvailles m’ont déprimée. J’ai beau être de nature volontaire, je ressens moi aussi un peu du désarroi de Wank. Car il faut bien avouer que côté cœur, c’est le grand désert depuis quelques années. Or, sans vouloir me vanter, je n’y suis pas habituée. Oh, je sais bien, je sais bien ce que pensent la plupart des gens… A partir d’un certain âge, il faudrait cesser de vouloir plaire, il faudrait abandonner l’idée d’être aimé autrement que pour ses dons culinaires… Mais ça, je ne m’y fais pas. Qui a dit que les rides et le port du dentier devaient annoncer la fin des flirts ? Les adolescents parviennent bien à se séduire le front plein d’acné et la bouche garnie de ferraille, alors pourquoi ne pourrai-je plus trouver chaussure à mon pied ? Hum… Non mais écoutez-moi : j’en viens à tenter de me convaincre moi-même… Soyons honnête, lorsqu’on atteint mon âge, en guise de chaussures, il ne reste guère plus que des charentaises sur le marché... Lorsque ces charentaises ne sont pas déjà formées au pied d’une autre, bien entendu. Que c’est triste tout cela, mais que c’est triste… Peut-être devrais-je me jeter dans les bras de Wank, après tout, il n’est pas si mal pour son… Mes aïeux, écoutez-moi donc ! J’ai perdu la tête ! Allons Diane, rappelle-toi « mieux vaut être seule que mal accompagnée »… De toute façon, il me reste encore quelques jours pour prendre une décision, puisque Wank a élu domicile au Manoir le temps de « reprendre des forces ». Je me demande encore pourquoi j’ai accepté qu’il effectue un séjour ici mais soit, il me faut en assumer les conséquences. Wait and See, comme le disent nos amis anglais…

12 janvier - 23h55

Mon ton devait paraître bien sinistre hier soir, pour que Perséphone cherche à combler le désert sentimental que je traverse en ce moment… La charmante enfant est persuadée que je ne trouverai pas l’âme sœur en écumant les Country Clubs mais en fréquentant les Chat Room. Je ne suis pas contre un peu de modernité dans les rapports humains, mais voilà, il y a comme un pépin dans le Punch : je n’ai pas grande habitude des salons virtuels. J’ai bien une ou deux fois observé Perséphone en pleine activité de chat, mais jamais je n’ai participé. « Pas grave ! C’est comme le vélo, ça s’apprend ! D’ailleurs, tu feras ton baptême de chat ce soir même, sous mon bienveillant parrainage. Hu hu. », a pourtant décrété Perséphone pour balayer mes objections.

C’est donc un peu fébrile et non sans appréhension que j’ai accepté de faire mes premiers pas sur un salon appelé World Generation 2, depuis mon fidèle ordinateur personnel. Pour l’occasion, j’avais revêtu un ensemble canari et des escarpins Mucci du plus bel effet.
- M’enfin… Y vont pas te voir, tu sais. Y aura que ton pseudo et du texte. A moins que tu veuilles envoyer ta photo, mais bon...
- Persé, mon Loulou de Poméranie, me prendrais-tu pour une idiote ? Bien que née avant le rock n roll, je ne suis pas tout à fait gâteuse. Je sais pertinemment qu’on ne peut pas me voir, mais j’ai besoin de me sentir dans la tenue adéquate au flirt. Je ne me vois guère dialoguer en négligé.

C’est un peu fort de café, ces préjugés qu’ont les jeunes. Bon sang de bois… Après tout, qui lui a offert sa première webcam ? Hum ? Mais revenons à nos moutons.

J’étais donc –en toute objectivité- resplendissante dans mon ensemble jaune lorsque Perséphone m’a poussée à me manifester sur le chat, sous le ravissant pseudo de Lady_Marmelade. Dès les premières secondes, me sont revenues en mémoire les raisons pour lesquelles je n’ai jamais participé à ces agoras en lignes. Soyons directs : ce truc est aussi attrayant que mon dentier et aussi lisible que l’écriture de Perséphone. Du texte partout, des couleurs qui vomissent aussi vite que les réponses… Très très peu ergonomique, tout cela. J’ai eu énormément de difficultés à en placer une dans ce brouhaha, d’autant qu’il m’a fallu un certain temps pour maîtriser l’usage des lol, mdr, ptdr, hu hu, expdr et autres barbarismes. Cependant, mes capacités d’adaptation légendaires m’ont vite fait comprendre qu’en réalité, on dit « lol » et « ptdr » comme on respire. « slt » « mdr » « ptain j’ai la dalle » « expdr » et ainsi de suite… Jamais vu ça depuis les rires préenregistrés des pires sitcoms françaises. En émaillant mes réponses de fautes d’orthographes et de « mdr », j’ai donc réussi un début d'embryon d'intégration et ouvert mon premier dialogue privé avec un représentant de la faune virtuelle.

A peine arrivée sur le salon, un certain Stormtrooper59 me propose un "pv" ce qui, si je me souviens bien, signifie dialogue privé. Je ne m’en suis toujours pas remise :

Stormtrooper59 : Lady_marmelade : asv ?
Lady_marmelade . : ?
Stormtrooper59 : asv ?
Lady_marmelade : euh… Toi d’abord
Stormtrooper59 : 19,m,62
Lady_marmelade : ah, un peu jeune, lol
Stormtrooper59 : ? bah ta kel aj ? 25 ?
Lady_marmelade : plutôt 70.
Stormtrooper59 : ptdr ! Nan mé sans déc, asv ?
Lady_marmelade : 70,f, 92
Stormtrooper59 : ptain, t’as vraiment 70?
Lady_marmelade : affirmatif
Stormtrooper59 : spa grave, j’aime bien les vieilles. Et sinon, t’es chaude ?
Lady_marmelade : pardon ?
Stormtrooper59 : tu baises ?
Lady_marmelade : pas en ce moment.
Stormtrooper59 : lol. Ta l’air coquine, toua. Rrr
Lady_marmelade : oui mais je préfère les femmes.
Stormtrooper59 : ?
Stormtrooper59 a quitté le chat

Oui je sais, je sais. Mais c’est tout ce que j’ai trouvé pour m’en tirer à bon compte. Non mais quelles sont donc ces manières ? Moi qui me pensais libérée, j’ai eu l’impression de devoir relire ma copie… « Mais nan, c’était un gros lourdingue chaud du cul, c’est tout », a doctement commenté Perséphone. Tout de même : comment voulez-vous que j’arrive à quelque chose avec ce genre d’individus ? Ah, mon avenir me semble tout à coup bien morne… Croyez-vous que Notre Temps propose un chat à ses seniors ? « Hu hu », comme on dit sur le ouéb.

La suite du journal dans le chapitre 6

 

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