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Ma petite-nièce Perséphone m'ayant convaincue de publier mon journal, j'ai décidé de le mettre en ligne. Voici donc, épisode par épisode, ce qui fit ma vie durant l’année écoulée.

Ch 4 - Boules à facettes et boules de nerfs

26 décembre, 17h30

Je hais Noël. Cette fête me déprime quand je la passe seule et me désole quand je la passe en famille. Seule, j’ai le temps de penser à tout ce que j’ai perdu au fil du temps et en famille, je m’aperçois de ce qu’il vaudrait mieux que je perde. Oui je sais, je suis rude dans mes propos mais que voulez-vous, il faut bien que cela sorte. Cette année, j’ai passé Noël seule, sans avoir toutefois l’occasion de penser au passé. On ne pense pas, lorsqu’on a la tête au-dessus de la cuvette. Or, Dame Nature a trouvé drôle de me faire cadeau d’une grippe intestinale la veille de Noël. Sans entrer dans les détails, j’ai eu tout le loisir d’expulser l’année écoulée…
Bien qu’un peu fébrile, je me sens mieux aujourd’hui. Comme le dit Perséphone « mes intestins on arrêté de danser la musette ». Mais surtout, Noël est passé sans que j’aie à m’en rendre compte, ce qui n’est pas plus mal.

Par ailleurs, étant contagieuse, je n’ai reçu la visite de personne ces derniers temps, ce qui m’a permis de rester seule avec mon lecteur DVD et Diamant sur canapé, avec Audrey Hepburn, mon film favori. J’aurais aimé avoir la grâce de cette actrice et surtout, ses mensurations, moi qui suis bâtie comme une basketteuse professionnelle. J’exagère quelque peu, mais nous dirons que la nature n’a pas jugé bon de faire de moi une petite chose fragile. Bien que mince, je suis assez grande et assez charpentée pour qu’il ne vienne à personne l’idée de me comparer à la grande Audrey Hepburn… Adolescente, on m’appelait parfois Le travesti. « On » ou plutôt mon oncle Stanislas, qui trouvait hilarant de me surnommer ainsi. Quelle infamie ! Etant affectée par ma stature, je prenais très mal ces piques. Au fil du temps, j’ai appris à voir en cela un atout plus qu’un défaut, mais j’ai toujours regretté de ne pas avoir l’aspect d’un oisillon sans défense. On désire toujours ce qu’on n’a pas, c’est une vérité universelle… Ce que je désire avant tout à ce moment précis, c’est en tout cas un thé très sucré et un peu de repos pour être totalement requinquée d’ici la soirée du Nouvel an…

28 décembre, 22h00

Et voilà, mon organisme est à nouveau aussi solide que la Tour Eiffel… Je me sens dans une forme si éclatante que courir un marathon ne me ferait pas peur. J’ai profité de ce regain d’énergie pour passer rendre visite à Ruth. Ma bonne amie m’a ouvert la porte un affreux masque à l’argile verte sur le visage, provoquant ainsi chez moi une réaction de recul on ne peut plus visible.
- Diane, chérie ! Me dit-elle en réajustant son peignoir, que me vaut cette visite au débotté ? Entre donc, entre donc. J’étais justement en train de me préparer un petit thé à la bergamote… Tu en prendras bien une tasse ?
-Volontiers, Ruth. Je ne cracherais pas non plus sur un ou deux butterfingers en accompagnement…
- On a retrouvé son transit d’antan, à ce que je vois ?, répondit Ruth en se dirigeant vers la cuisine.
- En effet. Je dirais même que je pète le feu, aujourd’hui !
- Et bien j’en suis ravie. Tu seras peut-être prête à m’aider à choisir ma tenue de nouvel an, dans ce cas ? Je n’ai plus rien à me mettre et j’aurais grand besoin de tes conseils pour dégotter la perle rare… Qu’en dis-tu ?
- Oh, tu seras donc des nôtres à la soirée de Xiao Sung ?
- Mais évidemment, mon cœur ! En doutais-tu ?
- Certes non, mais tu avoueras qu’avec toi, une confirmation n’est jamais inutile…
- M’en voudrais-tu encore pour cette histoire de bal ?, demanda Ruth en fronçant le sourcil, occasionnant des dégâts irréparables sur son masque à l’argile.

Pour votre gouverne, Ruth faisait ici référence à ce soir d’été où notre amitié a failli basculer. Nous étions bien jeunes à l’époque et de surcroît, d’une rafraîchissante beauté. Nous devions assister au Bal des Mimosas organisé par le Lions Club de Boulogne. A l’époque, en raison de quelques écarts de conduite, mère ne m’autorisait plus à sortir qu’accompagnée de Ruth, elle-même autorisée à sortir uniquement en compagnie de sa chaperonne, Miss Stalebody, une vieille fille aussi stricte que son chignon. Mère n’avait je crois que peu d’illusions quant à la fiabilité de Ruth, cependant elle avait une confiance aveugle en Miss Stalebody. Aussi fus-je autorisée à participer à ce bal qui m’était cher à l’époque. Je savais en effet qu’outre les pires pestes des environs, j’y trouverais celui qui à l’époque faisait battre mon cœur, Filipus Scaphandrious. Aidée de Ruth, j’avais soigneusement préparé ce moment, veillant à choisir la toilette qui me mettrait le plus en valeur, mesurant avec exactitude la hauteur de mes talons pour éviter de paraître plus grande que Filipus –oui, j’étais sotte à l’époque, mais je pensais qu’il me fallait tout faire pour soigner l’ego des jeunes hommes - et passant en revue pendant de longues heures les coiffures susceptibles de faire de moi la plus belle des débutantes. Imaginez mon désarroi lorsque la veille du bal, alors que ma robe attendait sagement que je la présente à Filipus, Ruth m’apprit qu’elle n’assisterait pas au bal, ayant été invitée à la garden party du jeune homme qu’elle tentait de séduire à l’époque, un certain Wallace Millhaven.

A cette nouvelle, ma mère, non sans critiquer ce manquement à l’étiquette, déclara qu’il était impossible que je me rende au bal.
- Mère, la suppliai-je, ne pourriez-vous m’y accompagner en lieu et place de Ruth ?
- Vous n’y pensez pas ? Je ne figure pas sur la liste des invités. Par conséquent, m’y rendre serait très incorrect. Par ailleurs, aucune de mes robes de cocktail ne conviendrait pour l’occasion. Inutile d’insister, mon enfant, ma décision est prise : vous n’irez point au bal.

C’est le cœur brisé que j’écrivis dans mon journal ce soir-là « Mère est une sorcière et Ruth la traînée son acolyte. Que n’ai-je le pouvoir de les faire disparaître de mon existence ? Ah ! Dieu que je suis malheureuse ! ». Pendant des jours, je refusai de parler à mère et évitai Ruth, devenue pour moi la pire des traîtresses. Ma réaction peut, avec le recul, sembler quelque peu excessive, mais pensez que c’est ce soir-là que Filipus rencontra une belle espagnole avec qui il finit par se fiancer. Et moi ? Oubliée. Ha ! Quant à Ruth, elle a bien entendu échoué dans sa tentative de séduire Wallace Millhaven, qui de toute façon, préférait les garçons aux jeunes filles. Quel gâchis ! Ce n’est qu’après trois mois de gel des relations diplomatiques que j’acceptai enfin d’adresser la parole à Ruth. Cependant, quelques mois supplémentaires furent nécessaires pour que nous retrouvions l’amitié que nous avions perdue et encore aujourd’hui, c’est non sans fureur que je repense à cet abandon dont je fus victime. Je n’hésite d’ailleurs pas à le rappeler au bon souvenir de Ruth de temps à autres pour aiguiser son sentiment de culpabilité. Oui je sais, je suis peste, mais que voulez-vous, je ne puis m’en empêcher. Lol, comme disent les jeunes.

Trêve de balivernes, revenons à l’action : tout en observant son masque à l’argile se fissurer au-dessus de sa tasse de thé, j’acceptai d’aider Ruth à choisir sa tenue de nouvel an – quoique sa garde robe regorge de fanfreluches -. Nous nous sommes rendues pour cela dans sa boutique préférée, Au tulle vénéneux, boutique autrefois fréquentée par les plus grandes, de Marlene Dietrich à Sophia Loren. Bien entendu, l’endroit a bien changé depuis cette époque et ressemble à l’une de ces boutiques à concept dont on raffole de nos jours. Alors que le Tulle Vénéneux accueillait ses clientes par du velours grenas et des dorures, elle les encercle aujourd’hui de meubles design et expose si peu de vêtements qu’on peut en toute honnêteté se demander si le but est bien de vendre. Mais je suis mauvaise langue. Cela s’appelle une boutique de luxe. D’ailleurs, la seule chose qui n’ait pas changé depuis nos premières visites est le prix des articles vendus. Autrefois, comme Ruth aujourd’hui, cela ne me semblait guère indécent et il m’arrivait de m’acheter une fanfreluche hors de prix comme d’autres achètent un éclair au café.

Aujourd’hui, mon pécule ayant fondu comme neige au soleil, je n’achète plus mes tenues dans cet endroit et me contente d’y accompagner Ruth. Celle-ci, sans doute par embarras, cherche à m’y acheter une tenue à chacune de nos sorties, mais je refuse, évidemment. Ce n’est pas parce que mon compte en banque a l’épaisseur d’un mannequin qu’il faut en perdre toute dignité. Diane je suis, Diane je resterai. Comme le disait toujours ma grand-mère, « Diane, tu as hérité de la terre de tes ancêtres une imposante stature et un caractère de harpie. Sache mettre en valeur l’un et apprends à dresser l’autre ». Je n’ai pas suivi son conseil et j’en suis bien heureuse : c’est ce caractère de harpie qui m’a aidée à me sortir des situations les plus désespérantes, après tout.

Comme à son habitude, Ruth a commencé par critiquer le physique des vendeurs. « Regarde celui-là, près du salon d’essayage… Tu n’as pas l’impression qu’il s’est fait injecter du botox ? », « Et lui, qui agite les mains en tous sens, je me trompe ou il se teint les cheveux ? ». Et comme toujours, elle a finit par admettre que « ces jeunes gens sont malgré tout délicieux ! ». Nous avons longuement étudié les tenues proposées, pour ressortir de l’endroit les mains vides. Ruth affichait une mine aussi désespérée que si on lui avait appris sa ruine totale. Aussi ai-je cru bon de la rassurer : « Allons, Ruth, cesse de te ronger les sangs pour un bout de chiffon… Je suis certaine que tu trouveras la tenue adéquate parmi celles que tu possèdes déjà. D’autant plus que nous serons entre nous, pas la peine d’exhiber l’argenterie… ». Ce sur quoi je l’emmenai faire l’inventaire de ses innombrables tenues de soirées. Je commençais à éprouver un début de lassitude lorsqu’à la cinquantième robe de cocktail, une idée de génie me vint : « Ruth, soyons innovantes. Optons pour le no look. Si nous allions à la soirée de Xiao Sung en jeans et en T-shirt ? Après tout, avec les Neurastenic Bridgemen en invités d’honneur, la soirée s’annonce rock n’ roll, non ? ». L’idée plut évidemment à Ruth, toujours prête pour l’insolite :
- Sensass ! Quel génie tu fais, Diane ! J’adore ! En jeans nous serons donc, pour le meilleur comme pour le pire !
- Oh, si les Neurastenic Bridgemen se mettent à jouer, je pencherais plutôt pour le pire...

Je ne suis pas mécontente de mon idée, d’autant que pour ma part, n’ayant aucun budget à consacrer à une tenue de soirée, j’aurais eu bien du mal à ne pas perdre de ma superbe aux côtés de Ruth. Et oui, l’amitié n’empêche pas un soupçon de rivalité…

31 décembre, 11h00

Jésus Marie Joseph ! Depuis quelques jours, Xiao Sung passe et repasse les bras chargés de sacs à provision tel une abeille dans la ruche. C’est à se demander si mon voisin favori n’a pas invité la chorale de la paroisse à venir enterrer l’année avec nous… C’est trop tout cela, bien trop. Surtout connaissant les règles de bonne conduite que Ruth suit à la lettre depuis l’âge de 15 ans : ne pas se jeter sur sa pitance comme une hyène affamée, même lorsqu’on vit de carottes râpées depuis un mois ; ne jamais remplir son assiette tout à fait, au risque de passer pour une immonde pique-assiette ; manger avec délicatesse en manifestant subtilement son contentement sans toutefois faire montre de gloutonnerie etc. etc. En public, la pauvre enfant ne mange jamais que comme un moineau en manque d’appétit. Remercions le Dieu de la diététique qu’elle ne fasse pas preuve de la même mesure en privé. Bien au contraire : donnez à Ruth le plus monstrueux des plats de pâtes et elle en aura raison sans même prendre le temps de respirer.

Pour ma part, en privé comme en public, je laisse mon estomac dicter ma conduite, quitte à ce que cela choque les convives. Ce n’est pas un manuel de bonne conduite qui me remplira la panse, si je puis m’exprimer ainsi. A ce propos, j’espère que Xiao Sung ne nous réserve pas un menu végétarien entièrement réalisé à la vapeur… C’est que voyez-vous, les rares instants où il m’a été donné l’occasion de me rendre chez lui, je n’ai vu sur les étagères de sa cuisine que des livres de recettes du type « Le tout vapeur », « Vitamines : la forme en plus », « La cuisine sans graisse », « Cuisinons léger » et autres titres embaumant le gargantuesque. On comprendra donc que je fasse preuve d’une certaine réserve quant à la question du menu. Je m’en vais de ce pas conseiller à mes acolytes d’emmener avec eux quelques discrètes collations. Au cas où. Je sais ce que vous pensez : lorsqu’on est invité à dîner quelque part, on ne se réfugie pas dans les toilettes pour engloutir une des barres de chocolat qu’on a dissimulé dans son sac à main. « On », peut être pas, mais moi, oui. Qu’on se le dise.

De : Ladydi@hotmail.com
A : anarsernic@yashoo.fr : ruthie@yahoo.com
Objet : Régime forcé

Bonjour mes chéries,

Concernant le dîner de ce soir, je ne saurais trop vous conseiller d’emmener discrètement avec vous quelques collations (barres de céréales, biscuits etc.). Loin de moi l’idée de jouer les mauvaises langues mais je crains un repas plus carottes vapeur que chapon gras. Persé : je compte sur toi pour transmettre l’information à tes camarades ; Ruth : n’oublie pas de passer à la maison avant le dîner, j’ai quelque chose à te montrer.

Tchüss,
Di

02 janvier, 21h30

Et voilà : encore une année mise à la poubelle en même temps que mon calendrier. Depuis que j’ai franchi le cap des 70 ans, j’avoue ne plus voir la chose du même œil. Jusque là voyez-vous, une année de plus était une année de plus, avec son lot de rides nouvelles et d’articulations douloureuses. Je n’en étais pas heureuse au point de danser le twist, mais ça ne m’empêchait pas de dormir. Aujourd’hui, en revanche, je ne compte plus les nouvel an qui passent mais ceux qui me restent. A 70 ans passés, je puis espérer, si j’ai hérité des gènes maternels, vivre jusqu’à 90 ans en pleine forme (ou presque), ou bien, si j’ai hérité des gènes paternels, aller jusqu’à souffler 80 bougies dans un état quasi végétatif. Il me reste donc entre 10 et 20 baisers à accorder sous le gui. Quand on compte de cette façon, le temps qui reste paraît bien court. C’est pourquoi chaque réveillon du nouvel an est un peu plus empreint d’amertume… Nom d’un vol au vent, oubliez ce que cette vieille dame lugubre vient de radoter ! Ca ne me ressemble pas, aussi passons à des nouvelles plus réjouissantes en provenance de chez Xiao Sung.

Nous avons passé une soirée si agréable chez mon cher voisin que je n’ai guère eu le temps d’être envahie par ces pensées sombres dont je viens de vous faire part. Xiao Sung, contrairement à ce que j’ai pu redouter, avait disposé de la nourriture délicieuse un peu partout dans le salon et dans la cuisine adjacente, permettant à ses invités de trouver en tout lieu de quoi trouver à se sustenter, qui sur une table basse, qui sur une desserte. Brillante idée. La nourriture en elle-même était un pur délice, représentatif d’un nombre incalculable de pratiques culinaires : cuisine chinoise, cuisine indienne, cuisine française, cuisine italienne etc. etc., sucré, salé, lourd, léger… Le Nirvana des papilles. Je n’ose imaginer combien mon ami a dû débourser pour nous emplir ainsi la panse ! De-ci de-là, des bougies se chargeaient de diffuser une lumière flatteuse, même pour de vieilles rombières telles que Ruth et moi et nous nous sentions libres d’aller et venir comme bon nous semblait pour discuter de choses et d’autres un verre à la main. Ruth elle-même, pourtant pointilleuse en matière de savoir recevoir, a reconnu les efforts de Xiao Sung « ce jeune homme a du goût et de la créativité, ma chère, saute-lui dessus ». Il me faut préciser ici que l’adjectif « jeune » est tout relatif, Xiao Sung étant tout de même âgé de 63 ans. Mais il est vrai qu’aux yeux de Ruth – et aux miens –, c’est encore un enfant.

C’est dans cette ambiance intimiste autant que décontractée que nous passâmes sans encombre à la nouvelle année. Sans encombre, mais pas sans action, cela va de soi. Ainsi, dès 21h30, une fois tous les convives mis à l’aise par leur hôte, les langues se sont déliées. En particulier celles de Perséphone et Fuck, soudain très occupés à s’embrasser goulûment sur l’un des canapés du salon. Jeronôme était parti se goinfrer de tarte au citron dans la cuisine sous l’œil intrigué de Xiao Sung et il ne restait que Ruth et moi pour admirer la scène. Après plusieurs minutes de ce manège, Ruth s’est raclée la gorge avant de déclarer d’un ton admirablement cassant :

- Si vous désirez passer à l’étape suivante, ne vous gênez pas, nous en avons vu d’autres.

L’intervention eut l’avantage de stopper Perséphone et Fuck dans leur élan. Perséphone, étonnée que Ruth habituellement si boute-en-train émette une telle réserve, resta coite un instant. Mais très vite, son don de la répartie refit surface :
- Ben quoi ? Même ici on est fliqués, maintenant ?, mâchonna-t-elle tout en s’affalant un peu plus sur Fuck.
- Tu sais bien que non, ma petite, mais ça n’est jamais agréable de tenir la chandelle, répondit Ruth.
- Que dirais-tu si ta grand tante embrassait Xiao Sung à pleine bouche sous tes yeux sans même se préoccuper de ta présence ?, asséna-t-elle en enfournant un éclair au chocolat.
- Ben je dirais Dis donc, il était temps ! , Perséphone se fit-elle un plaisir de répondre.

La chipie ne l’emportera pas au paradis. Moi et Xiao Sung ? Et puis quoi encore ? Soucieuse de ne pas encourager Ruth et Perséphone dans leurs fantasmes, j’ai préféré ne pas relever ces allusions lassantes.

C’est pourquoi, après avoir marqué mon mécontentement par un soupir et un haussement d’épaules, je suis partie chercher asile dans la cuisine, laissant Ruth, Perséphone et Fuck disserter sur les principes de bienséance appliquée au couple. Malheureusement, l’environnement n’y était pas moins hostile : autour d’une tasse de café, Xiao Sung et Jeronôme parlaient guitares. J’ai eu assez souvent l’occasion de profiter de ce type de débat au temps de mon mariage avec Lars Ulkirsch, le producteur de musique. Et je puis vous dire que lorsque vous n’êtes pas musicien, ce type de discussions vous semblent à tomber d’ennui. Est-ce que je vous bassine avec les règles du bridge ? Non. Certes, c’est avant tout parce que ce jeu m’ennuie profondément, mais là n’est pas la question. Je trouve très impoli de ne pas chercher à se mettre au niveau des profanes lorsqu’on est soi même un spécialiste d’un domaine. A 22h15, après avoir lutté suivre la controverse le plus longtemps possible, je battis donc en retraite au salon.

Le sujet de discussion y avait changé, fort heureusement, puisque Ruth tentait d’apprendre le passo-doble et le tango à notre couple torride. « Diane, tu tombes à pic, mon poussin ! Il nous manquait un danseur… Viens donc mener Perséphone pendant que je m’occupe de ce charmant jeune homme », me proposa-t-elle d’emblée. Nos couples étant très mal assortis, nous abandonnâmes vite l’idée d’une leçon sérieuse et, sur la musique choisie par Fuck, improvisâmes des chorégraphies inspirées de diverses danses de nos époques respectives. De cette façon, chacun fut ridicule à son tour et l’honneur de chaque génération fut sauf. Cela peut paraître stupide, mais fichtre, c’était tordant ! Si tordant que c’est avec beaucoup d’étonnement que nous vîmes Xiao Sung et Jeronôme se précipiter au salon pour nous annoncer qu’il était minuit.

Les choses se sont un peu gâtées vers 1h du matin, lorsque les NB ont tenu à interpréter quelques morceaux. Ruth, qui n’avait cessé de se goinfrer au mépris de ses règles de savoir-vivre, vomit au milieu du deuxième morceau, ce que nos jeunes gens prirent pour une manifestation de dégoût. Ruth assure qu’elle n’a pas dû digérer sa glace au café, mais Jeronôme est persuadé que je cite « elle a gerbé exprès pour nous foutre la honte ». Pourtant, j’avoue que le résultat des entraînements du groupe est bien moins horrible que je ne l’imaginais, la preuve : je n’ai même pas eu besoin des boules quiès que j’avais emportées par sécurité. Une fois le « concert » passé, Xiao Sung a tenu à démontrer à Jeronôme que son modèle de stratocaster (si ma mémoire est bonne) produisait le meilleur son de guitare du monde. C’est ainsi que j’ai appris, à ma grande surprise, que Xiao Sung jouait de la guitare. Bon, pas très bien, je vous l’accorde, mais c’était une surprise. Pour moi et pour les autres, qui applaudirent avec force le solo effectué par Xiao Sung, peut être pour qu’il cesse le plus vite possible ses démonstrations musicales. Sur ce, Jeronôme ayant fouillé entre temps dans la collection de disques de mon voisin, nous terminâmes la soirée par un medley de divers tubes choisis par Jeronôme et Xiao Sung.

- Dis donc, me glissa Perséphone, on dirait que Jeronôme commence à apprécier Coach… J’en reviens pas. Lui qui l’appelle Le Vieux Tortionnaire, ça me scotche !
- En même temps, ajouta-t-elle, Xiao Sung, je vois pas comment on peut pas l’aimer. Hein, Di ? - - Je sais où tu veux en venir, ma petite, répondis-je, mais même si j’étais disons… Intéressée par Xiao Sung, ce serait impossible. C’est un bébé, à mes yeux. Sept années de différences ! Imagine-tu sortir avec un garçonnet de 10 ans, ma chérie ?
- Errk, ça va pas ?
- Tu m’as comprise
- Oh arrête hé, c’est pas la même chose. Moi à ton âge je draguerai les petits jeunes, de toute façon y a que ça à faire, hein, c’est démographiquement obligé
- Pardon ?
- Ben ouais : nous, on a une espérance de vie plus longue que les mecs. Donc à partir d’un certain stade, y a plus beaucoup de gars de notre âge en compétition. Ou alors y sont plus en très bon état, lol. Donc soit on reste toute seule jusqu’à la fin, soit on tape dans la tranche d’âge en dessous. Je sais pas ce que t’en penses, mais je préfère la deuxième solution, hein.
- Oui, oh, je ne sais pas… Je me demande parfois si je n’ai pas passé l’âge.
- Quoi ? Hé, t’es pas une bagnole hein, t’as pas de contrôle technique à passer. C’est pas grave si t’es plus cotée à l’argus, hi hi !
- Très drôle. Je m’en souviendrai.
- Oh, fais pas ta tête de cochon ! Sérieux, t’es super pour ton âge. Y a plein de vieux, fin de.. De mecs qui te courent après !
- Ah oui ? Qui ?
- Ben le Baron de La Rémoulade, par exemple
- Tu plaisantes, chérie ? Si tu avais mon âge, accepterais-tu de sortir avec lui ?
- Baaaah ! Pas moyen ! Il a du poil aux oreilles et y refoule du goulot !
-Très bonne analyse. Le débat est clôt
- Le débat est clôt mais quand même, à mon avis Xiao Sung, tu lui fais cramer le disque dur. Ca saute aux yeux. Hé hé.

Ces mots murmurés à mon sonotone, Perséphone m’a laissée à ma perplexité pour aller à nouveau se souder à Fuck, pourtant très occupé à faire la critique de la discothèque de Xiao Sung.
C’est le moment que mon voisin choisit pour venir me parler, un blinis au saumon enfourné dans la bouche :
- Alors, v’ai défiré ?
- Plaît-il ?
- V’ai défiré hein ?, répéta-t-il en mimant un solo de guitare, la bouche toujours encombrée de blinis.
- C'est-à-dire que… Oui, certainement.

Sa dernière bouchée de blinis engloutie, Xiao Sung prit alors le temps de me dévisager. Précisons que mon voisin a la faculté de lire sur mes traits le moindre changement d’humeur. Le bougre repèrerait à des kilomètres mes petites contrariétés. L’air docte, il martela une longue phrase dans sa langue :
- Tu fais du boudin ?, traduisit-il. (encore une expression que Perséphone ou Jeronôme lui auront apprise…).
- Certes non. Mais… Et bien disons que ma petite-nièce tente de me persuader qu’à mon âge, je suis encore capable de séduire, ce dont je ne suis pas convaincue, expliquai-je, en attendant un compliment qui me prouverait le contraire (nos amis anglais diraient que je vais à la pêche au compliment mais après tout, pourquoi se priver ?).
- Pourquoi la belle hirondelle renoncerait-elle chasser l’insecte ?, répondit Xiao Sung un sourire au lèvres.

Malgré toute mon habitude du flirt, je rougis comme une collégienne avant d’être entraînée dans un twist endiablé par une Ruth grisée par l’heure tardive.

C’est au petit matin que les combattants quittèrent les lieux, certains – à l’instar de Ruth et Jeronôme – verts d’avoir fait bombance et d’autres, comme moi, quelque peu pensifs quant aux événements récents. Certes, mes articulations n’ayant pas l’âge de ma motivation, je ressens encore les effets de cette soirée, mais je dois dire que jamais Diane Von L n’aura commencé l’année sous de si bons auspices. Oh, je sais ce que vous devez penser de tout cela : à mon âge, jouer les midinettes, s’enticher d’un philosophe qui regarde M6 boutique en pyjama et en sait plus sur les Beatles que sur Confucius… Un homme de presque dix ans mon cadet, de surcroît… C’est ridicule. D’autant que jusqu’à présent, j’ai toujours considéré Xiao Sung au pire comme un voisin envahissant, au mieux comme un ami un peu loufoque. Guère plus. Pas de coup de foudre comme on en voit dans les comédies américaines…

… A bien y réfléchir, cette situation n’est pas sans rappeler les circonstances qui m’ont poussée dans les bras de mon premier mari, Farid Sonotone. Si ce n’est que dans ce dernier cas, la personne à convaincre n’était pas moi mais Farid. Il m’en a fallu, de la persévérance, pour le conquérir, celui-là ! Lors de notre première rencontre, aux courses d’Ascot, j’ai renversé mon verre sur sa chemise en soie. Lors de notre deuxième rencontre, au bal des débutantes de Viennes, je lui ai collé une gifle (je l’avais confondu avec son frère, qui m’avait traitée de folle dangereuse, mais c’est une autre histoire). Lors de notre troisième rencontre, aux 30 ans de mariage des Hastings à Londres, je lui ai vomi dessus (concours de circonstance malheureux qu’on pourrait résumer par le mot-clé suivant : gastro-entérite). Evidemment, lors de notre quatrième rencontre, Farid s’est arrangé pour se tenir loin de moi de peur que je ne commette un autre attentat sur sa personne. On comprend aisément qu’il m’ait fallu du temps (trois ans pour être exacte) pour conquérir ce beau brun. Trois ans de cour assidue au terme desquels Farid Sonotone s’est enfin rendu compte que la jeune femme à laquelle il accordait si peu d’importance était en réalité la huitième merveille du monde.

N’est-ce pas là la preuve qu’une relation peut évoluer de manière tout à fait étonnante ? Qui sait, peut-être la différence d’âge entre Xiao Sung et moi n’est-elle qu’un détail… Et puis j’ai toujours eu un faible pour les personnages disons… Excentriques. D’ailleurs, tout cela me donne envie d’aller jeter un œil à quelques vieilles photographies, pour me remettre en mémoire le visage de mes flirts passés. Un beau moment de joie en perspective. Après tout, ma grand-mère ne disait-elle pas « Rire de soi, est bel et bon, mais rire des autres est encore meilleur » ?

La suite du journal dans le chapitre 5

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