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Ma petite-nièce Perséphone m'ayant convaincue de publier mon journal, j'ai décidé de le mettre en ligne. Voici donc, épisode par épisode, ce qui fit ma vie durant l’année écoulée.

Ch 3 - Piercings et naphtaline

14 décembre – 15h

J’étais en pleine préparation de mon chocolat du matin lorsque Perséphone a fait irruption dans ma cuisine excitée comme un porc cherchant truffe :
- Hey, Di ! Qu’est-ce que t’as fait de tes vieilles nippes ? », m’annonça-t-elle en guise de salutation.
- Mes vieilles nippes ? Chercherais- tu à ouvrir une annexe du Musée de la mode ?
- Han, t’es drôle. Meuh nan ! C’est juste que je veux voir si y a pas des trucs qui pourraient m’aller », m’expliqua-t-elle en brandissant un sac de sport vide. Le vieux, c’est à la mode, je sais pas si t’as remarqué. Mais c’est pas pour autant que je vais aller claquer toutes mes thunes dans une boutique vintage comme Louisa et Jenna. Nan nan. Je me dis que dans toutes tes antiquités, y doit bien y avoir matière à se fringuer hype gratis. Hé hé. Pas bête, la belette, hein ? Oh là, mais qu’est-ce que je vois ? Du chocolat chaud ? J'peux en siffler une tasse ?, conclut-elle en posant ses fesses sur l’une de mes chaises en bois de rose avec la distinction d’un légionnaire.
- Certes, concédai-je, encore faut-il que je localise ces « antiquités » parmi les couches de sédiments accumulées au cours de ma longue existence. C’est que j’étais déjà ce de monde au Crétacé, vois-tu…
- Oh, nan ! Attends, t’es vexée ? Passke j’ai dit « antiquité » ? Rooo ! Mais faut assumer son âge, Di chérie !
- Oui, et bien c’est plus facile quand on a le tiens, petite impertinente !
- Ca veut dire que j’aurais pas droit à mes fringues vintage ?
- Non. Je suis une dame. Je sais encaisser la critique sans sourciller. Tu auras donc le droit d’entreprendre des fouilles dans mes affaires. En revanche, pour ce qui est du chocolat chaud, tu peux te brosser.
Vous auriez dû voir sa tête ! Ha ha… J’aurais au moins eu droit à une forme de vengeance. Bien légère, mais une vengeance tout de même… Mais je m’égare. Où en étais-je donc… Ah oui : retrouver mes vieilleries… En réalité, la tâche fut bien plus aisée que je ne m’y attendais.

Avant sa mort, Edouard, mon fidèle majordome (une crème, paix à son âme. Je n’en ai guère retrouvé d’aussi compétent. Il faut dire que je n’en avais plus les moyens, mais c’est une autre histoire…), avait pris soin de stocker les tenues que je ne souhaitais plus porter – et Dieu sait qu’il y en avait- dans le but de revendre celles qui avaient le plus de valeur et rembourser ainsi mes dettes. Mes dettes, ou plutôt celles de mon ex-mari Lars, mais là encore, c’est une autre histoire… Quant au reste de mon patrimoine vestimentaire, il fut entreposé dans le grenier de mon cher Manoir. J’aurais dû me douter, connaissant le sens de l’organisation quasi militaire de ce cher Edouard, que mes guenilles ne seraient pas entassées entre un carton de vaisselle et un vieux porte-manteau. J’étais pourtant loin d’imaginer que tout serait classé par catégories de vêtements et soigneusement étiqueté. A ma grande joie, nous n’eûmes donc qu’à ouvrir les diverses malles (« chandails », « tricots de corps », « combinaisons », « pardessus » etc.) pour mettre à jour des décennies de mode.

J’avoue avoir frémi en voyant ce qu’il m’est arrivé de porter par le passé. Tenez : quelqu’un pourrait-il m’expliquer comment une femme saine d’esprit peut sortir vêtue d’une combinaison « cosmonaute » orange et marron ? Hum ? Certes, c’était dans les années 60, mais tout de même… C’était à vomir. Perséphone, quant à elle, semblait encore plus heureuse que le jour où sa mère a accepté de ne plus l’accompagner à l’école. « Hin hin ! J’en connais deux trois qui vont crever de jalousie !... » s’exclamait-elle de temps à autres. Bien entendu, le sac de sport prévu pour contenir le butin de Perséphone fut vite plein à craquer. Mon manteau en cuir vert olive de 1975 suffit à remplir la moitié du sac, alors vous pensez bien qu’il fut impossible d’emmener tout le monde en un voyage…

Cette expédition au pays des vieux chiffons m’a en tout cas rappelée bon nombre d’épisodes de ma vie, qu’ils soient heureux ou fâcheux. Ce fameux manteau, par exemple… Je le portais lorsqu’on m’a annoncé la mort de mon père. Et c’est chaussée des sandales en cuir capturées par Perséphone que j’ai rencontré Wank… Et oui. Le temps passe, les chaussures restent. C’est la vie.

Nous avons pourtant fait une trouvaille encore plus étonnante en explorant le reste des malles. Glissé entre un tricot de corps et une gaine, se trouvait le journal que je tenais adolescente. J’étais persuadée de l’avoir jeté, mais Edouard l’avait gardé, pensant peut-être qu’il aurait de la valeur un beau jour. De la valeur, il en a au moins pour Perséphone, qui dès l’exhumation du précieux carnet, a cessé ses fouilles pour plonger dans mes secrets d’adolescentes sans même me demander mon avis. Juchée sur ce qui était autrefois mon fauteuil fétiche, cette petite peste s’est fait un plaisir de lire à haute voix les passages les plus savoureux de mes écrits. « Han, je l’crois pas ! Moi qui pensais que t’étais du genre éveillé ! Ecoute ça : Cher journal. Mère n’en porte aucun soupçon, pourtant le poids de la turpitude pèse sur mes épaules frêles. Chaque fois qu’il m’est donné de croiser son regard, il me semble y lire « qu’as-tu fait ? N’as-tu pas honte ? ». J’ai beau me raisonner, chercher à enfouir mes doutes, rien n’y fait. Je sens qu’elle sait et mon quotidien en devient un enfer avivé encore par mes propres angoisses. Je n’en puis plus. Je puis te l’avouer à toi, mon confident aussi muet que fidèle : Lucien De la Mègne m’a embrassée hier et je crains d’être enceinte. Beuahahahahaaaa ! Mais c’est pas vrai, ça ! Tu croyais vraiment tomber enceinte en roulant une pelle à un mec ? » Et ma Perséphone de se tordre de rire, révélant au passage un piercing à la langue que je ne lui connaissais pas.

- Et oui, répondis-je un peu vexée, contrairement à toi, qui trouve l’information partout, j’ai dû faire mon apprentissage moi-même et sans aucune donnée scientifique. J’ai vécu un véritable enfer après ce baiser et je te remercie de compatir. La solidarité féminine a de beau reste, je suis touchée de le constater.
- Roo, mais fais pas ta tête de lard ! Pour une fois que j’ai l’occasion de te taquiner… Fin quand même, hein, avoue que c’est drôle… Nan ?
- Nan.
- Bon, d’accord, tiens, le vla ton journal de merde. J’ai pu envie de le lire, tiens, me lança-t-elle en même temps que ledit journal.

Susceptible, moi ? Regardez un peu comment réagit la jeune génération… Mais soit. Pour prolonger ce moment de complicité, j’invitai néanmoins Perséphone à parcourir avec moi le reste du journal. Au vu de ses réactions, un reportage sur la vie dans le bush Australien doit être moins exotique que ces bribes de ma vie passée. J’avoue que tout cela me paraissait moi aussi bien étrange. Après tout, des décennies se sont écoulées depuis que j’ai noirci ces pages, et j’ai eu le temps de changer cent fois de vie… Un passage semble avoir tout particulièrement frappé Perséphone. J’y décris pour la première fois Ruth, ma meilleure amie. Et je dois dire que la description n’est pas flatteuse : « Jusqu’à présent, cette peste m’indifférait. Désormais, je la considère comme mon ennemie jurée. Contracter une pneumonie me semblerait une douce souffrance comparée au supplice que j’endure à devoir supporter chaque jour son visage porcin. C’est bien simple : je l’exècre. Je pourrais, comme elle, minauder auprès des jeunes hommes, mais j’ai une certaine dignité, terme dont elle semble ignorer la signification. Je n’aspire plus qu’à lui nuire, moi que Mère décrit comme la plus douce des jeunes filles que la Terre ait porté ». Je dois dire à ma décharge que j’avais la haine, comme disent les jeunes.

A peine Ruth était-elle entrée dans mon existence qu’elle était déjà responsable d’une série de malheurs : en une soirée au bal des débutantes de Boulogne, elle avait réussi à mettre feu à ma chevelure, à répandre une rumeur selon laquelle ma taille de guêpe n’était due qu’à une gaine et enfin – et c’est à cela que ce minauder auprès des jeunes hommes fait subtilement référence – à me ravir Lucien de la Mègne, mon tout premier amour. Il va de soi que je lui en ai voulue. Nous en sommes même venues aux mains quelques jours plus tard. Pourtant, après avoir commencé par nous haïr, nous avons finies par devenir les meilleures amies du monde. Il faut croire que nous étions loin d’être aussi différentes que nous le pensions au départ. Je ne pourrais en tout cas pas mieux résumer la morale de cette histoire que Perséphone qui, mon anecdote terminée, referma le journal en lançant « ouais ben comme quoi, l’amitié, c’est simple comme un bourre-pif ! ». Cette petite a le verbe un peu brutal, mais le moins qu’on puisse dire est qu’elle a le sens de la formule…

15 décembre – 20h50

Ma récente plongée au cœur de mes anciennes amours vestimentaires aura au moins eu le mérite de me donner une idée de déguisement pour la soirée de Ruth. Si ma silhouette n’a pas trop changé avec les années, je mettrai cette affreuse combinaison orange et marron que je portais dans les années 60. Quel accoutrement… En parlant d’accoutrement, Perséphone commence à regretter de s’être rasée la tête. Il faut dire que lorsque la température extérieure plonge sous zéro, mieux vaut être capillairement pourvue. La petite s’est procurée un bonnet péruvien pour se protéger le crâne des frimas mais cela ne semble pas la satisfaire tout à fait.

En revanche, il va de soi que sa mère exulte. « Je lui avais bien dit que c’était une erreur, mais Perséphone est une véritable tête de linotte », m’a-t-elle confié hier. Et d’appuyer son discours par les notes de Perséphone qui, comme la température actuelle, approchent de zéro. Judith paraissait fort affectée par l’attitude de sa fille : « Entre cette affaire de groupe de rock, ces notes désastreuses et ce Fuck qui sera bientôt là pour lui injecter ses idées nauséabondes et Dieu sait quoi d’autre, je ne sais ce que je vais pouvoir faire d’elle. Dire que Persé était un si charmant bambin autrefois… ». Parfois, vraiment, je suis heureuse de ne pas avoir de descendance…

18 décembre – 11h45

Je n’oublierai pas de sitôt la soirée déguisée de Ruth. Comme prévu, je m’y suis rendue vêtue de ma combinaison des 60s, accompagnée de Xiao Sung, lui-même déguisé en Beatles. Le voir affublé d’une coupe au bol et d’un pull à col roulé vert était des plus cocasses, ce que n’a pas manqué de remarquer Ruth :
- Et bien mes chéris, vous faites la paire, ce soir ! Mr et Miss Sixties en chair et en os !, a-t-elle commenté à notre arrivée.
- Une paire de guignols, surtout… a ajouté mon ami de toujours, Deuteromon Fizzymore.
Je n’ai pas attendu pour lui répondre :
- Dites-moi, Fizzymore, en quoi au juste êtes vous déguisé ? Laissez-moi deviner… En vieux babouin réactionnaire ?
- Je ne suis pas déguisé.
- Allons bon ! Vous auriez dû, cela nous aurait évité de vous voir tel que vous êtes !
- Ces salamalecs sont indignes de moi, aussi ai-je préféré rester digne et m’abstenir…
- Dans ce cas, pourquoi êtes-vous donc présent ce soir ?

Malheureusement, je n’eus pas l’occasion de lancer mes dernières piques, happée que je fus par ma Ruth adorée :

- Mais enfin, Di, me grommela-t-elle en me tendant un verre de punch, tu n’es pas forcée de te chamailler avec Fizzymore à chacune de vos rencontres !
- Mais enfin, Ruth, tu n’es pas forcée d’inviter ce vieux machin à chacune de tes sauteries !, répondis-je, quelque peu tendue. Il t’insupporte autant qu’il m’insupporte alors pourquoi l’inviter ?
- Parce qu’il finance mon club de cuisine à hauteur de 60%, voilà pourquoi !
- Humph, c’est payer bien cher le droit de ne plus faire brûler ses puddings…
- Ca, je te l’accorde, Di, mais il faut parfois s’asseoir sur ses principes comme sur une chauffeuse, conclut Ruth en avalant un petit four.
- Tiens, en parlant de pudding… Xiao Sung est proprement ravissant, en Beatles. Le style anglais lui va à ravir.
- Oh, pas autant que les talons aiguilles, crois-moi !
- Comment ça ?

Et votre Diane de narrer la tentative récente de Xiao Sung de ressembler à une femme pour mieux les comprendre. Mon récit terminé, Ruth me lança un regard de conspiratrice avant de remarquer :
- Hum… Si tu veux mon avis, la femme qu’il cherche à comprendre, c’est toi.
- Allons bon, tu as abusé du punch, mon canard !
- Oh non, je suis on ne peut plus sobre. En outre, je me targue de posséder un certain flair quant aux rapports amoureux. Xiao Sung a le béguin pour toi ou je ne m’y connais pas.

Moi d’habitude si loquace, je n’ai su qu’ajouter. Le temps que je cherche dans mon petit four une réplique digne de ce nom, Ruth avait déjà disparu au bras de l’un de ses invités, me laissant seule avec cette étrange révélation. A bien y réfléchir, il se pourrait que Ruth ait vu juste… Oh, suis-je sotte ! J’ai passé l’âge d’ausculter le comportement de ces messieurs pour y déceler quelques miettes d’intérêt… Revenons-en plutôt à la soirée et à la véritable révélation importante de la journée. Elle me fut apportée par John Fielding Smith, le grand-oncle de Fuck.

- Et bien chère Diane, nos neveux et nièces se seraient-ils entichés l’un de l’autre ?, me lança-t-il à brûle pourpoint, caché sous un déguisement de mécanicien..
- Il semblerait, en tout cas.
- J’imagine que Judith n’est pas ravie de cette idylle ?
- C’est un euphémisme... Elle redoute d’ailleurs le séjour de Fuck parmi nous. Du moins chez vous. Ces quinze jours seront probablement les plus difficiles de son existence de mère.
- Quinze jours ? Que sera-ce donc dans six mois !
- Que voulez-vous dire ?
- Oh, je vois que vous n’êtes pas au courant… Fuck a abandonné ses études pour prendre une année sabbatique. Le petit morveux a réussi à faire croire à ses géniteurs qu’une année à ne rien faire l’aiderait, je cite, « à se trouver ». Je vous laisse deviner où Fuck à l’intention de se trouver ...
- Non !... Chez vous ?
- Chez moi.
- Diantre, mais… Moi qui croyais que vous détestiez cette jeune personne ?
- Oh, pas seulement cette jeune personne ; toutes les jeunes personnes… Oui, en effet, je n’ai pas ce garçon en très haute estime. Néanmoins, ses parents me versent une indemnité très confortable pour héberger leur progéniture. Or, étant données les sommes que j’ai perdues aux courses, ce pécule sera le bienvenu. En outre, Fuck occupera les dépendances de la propriété. Je ne le croiserai donc que très peu, Dieu soit loué. Vous, en revanche, risquez de le voir souvent, ha ha !
- Oui, j’en ai peur…
- Oh mais vous savez, Fuck est un garçon charmant… Lorsqu’il dort…

Sur ces mots, Fielding Smith prit congé, satisfait de sa dernière réplique. Quant à moi, je m’attends à ce que les fêtes de fin d’année soient un peu plus animées qu’à l’accoutumée…

20 décembre, 19h

La tornade Fuck sévit désormais sur notre région. Comme l’avait prévu son grand-oncle, le jeune homme fait déjà partie de notre paysage. Et malgré toutes les réserves que je puisse avoir envers lui, je me dois de constater qu’il ne s’agit pas d’un ajout hideux au paysage. Fuck est à vrai dire très agréable à regarder. Fort lippu de sa personne, il ressemble à s’y méprendre à une version piercée de Mick Jagger et n’est pas dénué d’un certain charme. Qui plus est, le jeune homme maîtrise parfaitement notre langue. « Ben y fréquente pas mal de français vu que sa mère est française », m’a rappelé Perséphone. Aucune chance, donc, que cette petite progresse en anglais… Mais soit. Il semble que Fuck ait annoncé sans ambages à Judith son intention de passer la majeure partie de son année sabbatique auprès de sa fille, ce qui n’a pas manqué de provoquer l’ire de ma nièce. Dixit Perséphone « elle a fait son caca nerveux pis elle est partie se défouler au volant de son 4x4 ».

Or, Judith n’a recours à cet exutoire qu’en cas d’abattement extrême. Petite, lorsqu’un adulte ou un autre bambin allait contre sa volonté, elle partait faire le tour de la propriété de ses parents en trottinette et ne s’arrêtait que lorsque la fatigue avait pris le dessus sur ses frustrations. Aujourd’hui, elle parcourt des kilomètres au volant d’un éléphant sur roues et ne s’arrête que lorsque l’essence vient à manquer. Heureusement pour l’environnement, Judith en vient rarement à de tels extrêmes et les signes avant-coureurs d’une crise sont on ne peut plus lisibles. En cas de légère irritation, Judith aura tendance à tripoter ses perles ou les mèches de son brushing en pinçant la bouche (ce qui lui donne un point commun avec sa fille, c’est assez rare pour le souligner). En cas d’anxiété plus importante, Judith réorganise ses placards et fait les comptes de son association caritative. Enfin, en cas de crise aiguë mais passagère, Judith part sculpter d’affreux autoportraits en invoquant le nom de ses ancêtres. Le recours à la route est beaucoup plus rare, mais également beaucoup plus menaçant : il annonce un bouleversement profond et durable et de sévères représailles. Perséphone le sait tout autant que moi, c’est pourquoi elle a affiché une mine tendue tout l’après-midi. Je comprends ses angoisses, mais je ne vois pas ce que Judith pourrait faire pour séparer les deux tourtereaux. La pension ? Le père de Perséphone s’y est formellement opposé lorsque le sujet fut abordé à son retour d’Oxford. La consigner dans sa chambre ? Judith a déjà tenté cette approche sans aucun succès, Perséphone étant plus douée pour l’évasion que n’importe quel magnat de la pègre…

… En parlant de don, les Neurastenic Bridgemen forment désormais officiellement un trio. Dois-je préciser que Fuck a très vite endossé le rôle de leader ? A ma grande surprise, Perséphone n’a pas protesté contre ce putsch. Pourtant, c’est elle qui assurait le leadership du groupe jusqu’à présent, Jéronôme étant aussi actif qu’un brocoli. Tous trois installés très cavalièrement sur les fauteuils du salon rose, ils ont fait le point sur ‘l’avenir de leur formation avec un sérieux de sénateur. Le bilan de cette assemblée extraordinaire est le suivant : maintenir Xiao Sung dans son statut de coach, travailler le jeu de scène (?!) en vue d’un premier concert d’ici quelques semaines (double « ?! ») et peaufiner leur « image ». Ce dernier point me laisse perplexe. Alors que leur groupe n’a pas encore de morceau digne de ce nom, Fuck, Perséphone et Jéronôme en sont déjà à évoquer leurs tenues de scène, l’ambiance de leur site internet, leur logo… Je ne sais ce qu’en penserais Xiao Sung mais pour ma part, je trouve cette gestion de carrière on ne peut plus hasardeuse. Je me garderai bien d’intervenir. Il faut bien que les jeunes loups se cassent quelques dents, après tout c’est la vie.

Nom d’un Paris-Brest, Xiao Sung sonne à la porte ! Cet homme m’est fort sympathique, mais à le voir presque tous les jours, je commence à étouffer… Que me veut-il encore ?

21h00 :

Je suis officiellement invitée ainsi que Ruth, Perséphone et les Neurastenic Bridgemen au repas de Nouvel an que Xiao Sung compte organiser chez lui. J’ai répondu oui à cette invitation providentielle qui me permettra d’échapper au traditionnel repas de ma nièce Judith. Chaque année, je fais mon possible pour trouver un autre engagement, quitte, comme l’année dernière, à accepter de participer au Loto organisé par Deuteromon Fizzymore. Je n’ai rien contre cette pauvre Judith, mais force est de constater qu’elle « n’est pas très funky », comme a coutume de le dire Ruth. Jusqu’à sa mort il y a cinq ans, c’était ma sœur Camelia, la mère de Judith, qui menait officieusement les soirées organisées par Judith et tout le monde en était ravi. Il faut dire que ma Camelia savait mettre à l’aise ses invités et donner du peps à une soirée, même la plus barbante. Non pas qu’elle eût coutume de danser nue sur les tables mais voyez-vous, elle possédait ce don qu’on certains êtres humains de révéler le meilleur des autres. Ma sœur avait le chic pour pousser ses invités à mettre à profit leurs dons.

C’est ainsi que lors du cocktail de noces d’argent des Von Blitz, Camelia a convaincu Mme Blitz, femme d’une timidité légendaire, à pousser la chansonnette. Nous avons découvert ce soir-là une voix sans pareille. Une douceur de nuit d’été qui restera gravée dans les esprits des convives présents ce soir-là. Pourtant, la réception avait très mal commencé, par une chicane entre Mme Blitz elle-même et Pandora Allel, ex-fiancée de M Blitz. En grande partie grâce à l’intervention divine de ma Camelia, il n’y eut aucune dent arrachée ni aucun vase brisé. Précisons, s’il en était besoin, que Camelia était fine psychologue et possédait en outre une clairvoyance qu’on eût dit surnaturelle. Elle savait d’instinct qui présenter à qui et qui séparer de qui après seulement quelques minutes passées avec les invités. De quoi éviter bien des rixes de fin de soirées. Pourtant, elle pouvait être également des plus cassantes, en raison d’un franc parler redouté de beaucoup. Elle n’hésitait d’ailleurs pas à m’en faire bénéficier, que cela fût douloureux ou non. Toute jeune, c’est ce versant quelque peu abrupt de sa personnalité qui dominait chez elle. Feu notre mère redoutait même que Camelia ne trouve aucun homme prêt à la supporter. « Camelia, ma précieuse relique, disait-elle, cesse donc de penser que le monde mérite tes coups de fleuret. A force de passer par le fil de l’épée tous les représentants de la race masculine, tu finiras par ne plus avoir personne à qui te mesurer ! », avait coutume de lui faire remarquer maman.

Pourtant, au fil du temps, et tout en conservant son piquant, Camelia a appris à aimer la race humaine, même dans sa forme la plus immonde. Deuteromon Fizzymore, par exemple. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ma Camelia, si fine, si assurée, si intelligente, a éprouvé à une certaine période de son existence de tendres sentiments pour cette horrible fouine. Il le lui a bien rendu en rompant leurs fiançailles sans aucune explication avant de courir épouser Maristèze, son épouse actuelle. J’ai appris par la suite que cette infâme grenouille de bénitier avait répudié ma sœur parce qu’il la soupçonnait de ne plus être vierge, alors que c’est lui-même qui avait supplié Camelia de l’épouser. J’imagine, connaissant son courage sans limites, que Fizzymore craignait la colère de son entourage au point de couper les ponts avec celle qu’il prétendait aimer. Quel horrible cafard ! Ma Camelia en fut si choquée qu’elle refusa pendant des semaines de parler à un homme.

Cessons là cette digression. Disons pour faire court que Camelia a fini par apprendre la diplomatie et à développer son intuition des rapports humains, ce qui, allié à son impertinence initiale, était des plus utiles lors des soirées mondaines. Judith, en revanche, est un véritable bonnet de nuit. Certes, ma nièce suit les règles du bien recevoir à la lettre, mais il y a la loi et il y a l’esprit de la loi. Il y a les codes, et il y a le cœur. Or, Judith se préoccupe tellement d’obtenir la soirée parfaite qu’elle en oublie que le principal n’est pas que les serviettes soient parfaitement parallèles aux couverts, mais que les invités ne piquent pas du nez dans leur assiette. C’est pourquoi ses soirées sont toujours d’un ennui fatal, sauf évidemment lorsque quelques imprévus s’y glissent, ce qui est rare étant donné l’œil digne d’un maton d’Alcatraz que possède ma nièce. On devine sans peine mon soulagement d’apprendre que j’éviterai au moins cette année à ce supplice. Cher Xiao Sung ! Et moi qui le critiquais il y a quelques heures à peine…

… Prions toutefois pour que Ruth et les Neurastenic Bridgemen puissent y assister également. Un tête à tête de plus avec mon voisin et je risque l’overdose. Il ne faut pas abuser des bonnes choses, n’est-il pas ? Sur ce, Je vais incontinent annoncer la nouvelle à Ruth et Perséphone…

21 décembre

De : anarsernic@yashoo.fr

Putain j’y crois pas ! La Mère supérieure veut bien que je passe le nouvel an avec Fuck chez Xiao Sung !! Pour Jeronôme, ça pose pas de problème, ses parents sont contre les fêtes de Noël et de Nouvel an parce qu’y disent que c’est une dérive capitaliste . Donc Jeronôme peut venir. De toute façon c’est ça ou y passe la soirée du réveillon avec Death Club Underground 4. C’est un bon jeu mais quand même, ça serait glauque pour lui. Et Fuck, ben de toute façon y devait passer le nouvel an avec nous, alors ça change pas grand-chose. Donc euh, voilà, je sais pas pourquoi elle a dit oui, mais maintenant, elle peut plus revenir en arrière ! ! Hé hé…
On pourra ptet jouer nos nouveaux morceaux ? Vu que Xiao Sung c’est notre coach et tout ? Pis Ruth elle nous a pas encore entendus jouer, alors…

Allez à pluche !

Persé

En voilà, une bonne nouvelle ! En ce qui concerne l’idée d’un concert privé des Neurastenic Bridgemen, je ne dis pas, mais ce sympathique trio donnera un peu de peps à la soirée : du sang neuf ne fait jamais de mal. Et puis j’imagine que Xiao Sung sera ravi d’abreuver ces jeunes de ses conseils. En tout les cas, je ne partage pas l’étonnement de Perséphone quant à la capitulation de sa mère. Tout est dans le mail : « Et Fuck, ben de toute façon y devait passer le nouvel an avec nous ». Nul besoin de s’appeler Columbo pour deviner que Judith, dans l’état où la met sa quasi-cohabitation avec Fuck, a préféré accepter que sa fille échappe à son contrôle le temps d’un soir plutôt que d’imposer à ses invités la compagnie de ce jeune homme. Reste à savoir si Ruth sera également présente, ce qui est une autre histoire. En parlant d’histoire, j’ai reçu aujourd’hui les vœux de Dieter Des, mon styliste convalescent. Une lettre dans laquelle il me dit avoir bon espoir pour l’avenir. « Chère Diane, », m’écrit-il, « chaque jour qui passe semble m’éloigner de mes démons et m’approcher d’une nouvelle phase de création. J’ai craint à mon arrivée à la clinique avoir perdu le feu sacré, mais il n’en était rien. Je ne veux plus avoir à puiser uniquement dans le malheur pour alimenter mon talent tout en maintenant l’apparence de l’équilibre. La tâche est rude, mais la récompense en est d’autant plus gratifiante. Je n’abandonne pas ce projet de t-shirts que nous avions évoqué le soir de notre rencontre, et je reste sous l’influence bénéfique de votre charme suranné ». J’ai apprécié le fait d’occuper ainsi l’esprit d’un si beau jeune homme, toutefois je ne puis que relever le « charme suranné » qu’il évoque. Suranné, suranné… J’espère bien que non. Enfin, le manque de tact des jeunes n’est plus à souligner... Suranné. Tout de même. J’ai du mal à comprendre.

La suite du journal dans le chapitre 4

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