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Ma petite-nièce Perséphone m'ayant convaincue de publier mon journal, j'ai décidé de le mettre en ligne. Voici donc, épisode par épisode, ce qui fit ma vie durant l’année écoulée.

Tome 1 - Un piercing dans le pudding
Chapitre 2 - Rock n’ Bergamote

9 décembre, 22h15

Fiasco total, mes chéris ! Sans vouloir jouer les langues de vipère, la carrière des Neurastenic Bridgemen semble bien mal partie : le groupe n’est même pas au complet. Persé comptait sur la présence de Fuck, qui lui avait parait-il promis de se rendre en France pour quelques jours, mais –est-ce vraiment une surprise- Fuck n’a pas pu venir.
- "C’est ses vieux, y veulent pas lui payer le billet d’Eurostar. Ca craint, putain !", m’a-t-elle confié dans une débauche de larmes.

Je me suis retenue de ricaner, mais enfin, si ce garçon est si rebelle que sa coupe de cheveux le prétend, ne pouvait-il pas faire fi de l’avis parental et trouver un moyen de transport alternatif ? Je me souviens qu’à l’époque où Wank et moi nous fréquentions, nous avons traversé tout l’Ouest de l’Europe en autostop. Et Dieu sait que les automobiles étaient plus rares qu’aujourd’hui. Sans compter qu’il n’y avait guère de Mc Dormald’s ou de toilettes tout confort sur le chemin. Quand j’y pense, tout de même… Comme j’ai pu être sotte et inconsciente ! D’ailleurs, j’aurais pu mentionner cette anecdote pour faire descendre ce Fuck de son piédestal, mais j’attends de voir l’animal en chair et en os pour m’en faire une opinion plus tranchée.

Je n’aurai pas à attendre longtemps, puisque Fuck devrait passer les vacances de Noël en France chez son oncle, John Fielding Smith. Un homme charmant, au demeurant. C’est à se demander comment ils peuvent être liés. Bien entendu, Fuck et Perséphone ont déjà prévu de se voir avec la bénédiction de John. Le sacripant. Il doit être bien trop heureux de voir son neveu le moins possible. Quant à Judith, elle commence à céder sous le poids de tant de malheurs. Lorsque Perséphone lui a annoncé la nouvelle, elle a simplement répondu : « J’espère que vous aurez la décence de faire vos cochonneries ailleurs que sous mon toit ». Cette indifférence est peut-être la meilleure des stratégies : du moins lui permet-elle d’économiser un peu d’énergie.

C’est donc sans bassiste-libraire que les Neurastenic Bridgemen se sont lancés à la conquête de leur art en ce beau jour de décembre. Perséphone maîtrise au plus deux accords de guitare (qu’elle joue sur une authentique Fender payée par son oncle n’y change rien) et le moins qu’on puisse dire de Jeronôme, c’est qu’il a le rythme plutôt basique (qu’il pilonne sa batterie tout de Hugo Boss vêtu ne donne pas plus de cachet à sa musique). Persé a un beau brin de voix, certes, mais encore faudrait-il qu’elle ait quelque chose à dire. Soyons lucide : j’ai rarement vu pire. Oh, je sais ce que vous devez penser : « Hé Diane, tu vas pas me faire croire que t’y connais quelque chose en rock ? ». Et bien détrompez-vous. J’ai peut-être une tête à écouter du André Rieu, mais je sais me tenir au courant de l’actualité musicale. Et j’ai un ex-mari producteur de musique. Ha ! Pas si gâteuse que ça, la Diane, hein ?

Certes, Lars m’avait épousé pour mon argent. Mais grâce à lui, j’en ai appris, des choses. J’avais même un certain flair pour repérer les jeunes talents, d’après Lars. Il m’a menti sur beaucoup de chose, mais quand il s’agissait de business, il se faisait on ne peut plus direct. Si j 'avais eu des goûts de chiotte, jamais il ne m’aurait impliquée dans sa maison de disque, Blood Stained Banner (BSB). Et toc. Alors certes, depuis que j’ai quitté Lars, de l’eau a coulé sous les ponts, mais je sais encore faire la différence entre le bon et le reste. Or, on ne me fera pas croire que chanter « Oooouuuh ! Laisse-moi respirer, teacher ! Laisse-moi le temps de créer, teacher ! Arrête de me les gonfler, teacher ! » va changer la face du monde. Perséphone et Jeronôme en sont pourtant persuadés. Pour le moment, ils ont écrit trois textes : School Resurrection (une pathétique histoire de révolution scolaire) ; Pixel Rouge (une insipide histoire d’amour par internet) et Mon Eastpack va craquer (une complainte hilarante dont j’ai recopié les paroles ci-dessous).

Non seulement tout ça est très immature, mais c’est en outre d’une pédanterie intolérable. J’ai supporté deux versions différentes de Pixel Rouge avant que Xiao Sung fasse cesser le massacre à ma place : « Stooooop ! Tout nul, ça ! Craint du boudin, ça ! C’est pet de lutin, la musique. Les gens y vont lancer parpaings dans vos gueules, c’est vrai, hein !" (NDMM : diantre mais où a-t-il pêché ce vocabulaire ?!).

Le silence a envahi le grand salon pendant de longues minutes (Dieu soit loué). Puis Jeronôme a commencé à suffoquer et Perséphone à se mordiller la lèvre inférieure, ce qui depuis son enfance signifie à peu de choses près, « attention, cyclone en approche ». Là, j’ai senti qu’une reformulation était nécessaire :
- Ce qu’a voulu dire Xiao Sung, mes amours, c’est qu’on perçoit un manque de sincérité et d’humilité dans votre travail. Pourtant, la créativité et le talent sont là, c’est indéniable ! (NDMM : Je sais, je sais. Mais il faut bien mentir de temps en temps). Peut-être Xiao Sung pourrait-il vous aider à aller à l’essentiel de ce que vous avez à dire, sans vous encombrer du paraître qui vous ankylose…
- Rien pigé, a sangloté Jeronôme.
- En gros, Xiao Sung va nous coacher, a traduit Perséphone.
- Le coach, c’est moi, c’est vrai !, s’est enthousiasmé Xiao Sung.

Jeronôme a dit « ok, on va essayer », Perséphone a dit « Bon ben on commence quand ? », Xiao Sung a conclu « J’ai overbooké là, mais je case un credo dimanche, oui ? » « Ouais, ok, dimanche. Matin ? » « Ah non, pas matin, je roupille, aussi, dis ! (NDMM : ah bon ? Moi qui croyais qu’il se levait aux aurores pour méditer…) 16h et vous apportez Nutella, oui ? » « Ca roule. » Nom d’un Bloody Mary… Je sens qu’on va s’amuser…

Mon Eastpack va craquer

Mon Eastpack va craquer
Si tu continues à m’étouffer
Mon Eastpack va craquer
Faudra pas t’étonner

Mon corps est mien
Mon corps est rien
C’est plus le tien
C’est plus le tien

Si je perce l’arcade
Si je troue le labret
C’est que le cordon aussi
Je l’ai bousillé.
J’ai plus quatre ans, ma ptite maman
J’ai changé un chouia, cher papa

Mon corps est mien
Mon corps est rien
C’est plus le tien
C’est plus le tien

Si je veux le tatouer
Si je veux le percer
C’est mon droit
Ca te regarde pas

Mon Eastpack va craquer
Si tu continues à m’étouffer
Mon Eastpack va craquer
Faudra pas t’étonner

10 décembre, 12h30

Vous vous souvenez sans doute de ma rencontre avec ce charmant styliste qui désirait m’impliquer dans une ligne de vêtements ? Et bien ma carrière dans le monde de la mode paraît fort compromise. J’ai croisé Desdemone Lutenrut ce matin au marché de Murensac. Je me gelais les mitaines à attendre que le poissonnier daigne m’accorder son attention lorsqu’une odeur de Shalimar m’a interpellée :

- Diane, mon sucre d’orge ! Comment va-ce ?
- Comme un charme, ma chérie. Et vous donc ?
- Oh, comme le cours de la soie : des hauts, des bas...
- En parlant de bas, Des’, avez-vous des nouvelles de ce jeune couturier qui m’avait promis la lune ? Dries… Quelque chose ?
- Dieter ? Han ! Vous n’êtes pas prête de voir la couleur de vos T-shirts, Diane. Dieter est actuellement en cure de repos à la Clinique de Gstaad.
- Non !!! Mais pour quoi ?
- Comment ça pourquoi ? Mais pour de furieux troubles de la personnalité, que voulez-vous que ce soit ? Vous n’aviez pas remarqué ses manies étranges et son agitation anormale ? (NDMM : il n’avait pas l’air plus étrange que les autres convives…)
- Quelle horreur ! Le pauvre ! Croyez-vous qu’il va y rester longtemps ?
- Ah, ça, Dieu seul le sait. En attendant, tout cela fait une publicité merveilleuse à sa maison de couture… Ses dernières créations ont doublé de valeur depuis l’annonce de ses « vacances ». On le surnomme déjà Le Prince Maudit du Luxe…
- Le pauvre...
- Le pauvre, le pauvre… Ca ne doit pas être l’avis de son banquier ! Ha ha ha ha ! Comme je suis drôle… Sur ce, je vous laisse. Cinthia m’attend pour déjeuner ! Tchüss, ma belle !.

Et voilà. Une opportunité artistique qui s’envole. Ah, les créateurs ! Des gens exquis, mais on ne peut jamais compter sur eux…

Moici - n°1573
Dieter Des, Le Prince maudit du Luxe

Connu du public pour son concept de « vêtements existentiels », Dieter Des l’est également des milieux psychiatriques pour ses troubles de la personnalité, alliant comportements compulsifs et tendances paranoïaques. Pourtant jusqu’à présent, le jeune couturier luttait seul contre ses démons. « Dieter est un écorché vif », nous confie un proche du créateur. « Et ce fléau le fait prisonnier tous les jours un peu plus depuis un an. Mais il a fait le bon choix en acceptant de se faire soigner. Il va s’en sortir, c’est certain ». Entré à la clinique de luxe de Gstaad il y a trois jour, Dieter Des a commenté peu avant son départ pour Gstaad : « J’ai l’espoir de tirer un trait sur le passé ».
Dieter Des, entré chez Samostrass il y a deux ans, devait dévoiler la nouvelle collection de la célèbre maison de couture au mois d’avril. Pourtant, pas de changement de programme pour Samostrass, qui compte organiser ses défilés comme prévu, avec ou sans son très médiatique Poulain. « The show must Go on, comme le disent nos amis anglais » a commenté Gérard Montaurganis, le PDG de Samostrass. Dieter lui-même voit la concrétisation de ses idées comme le meilleur des soutiens dans cette terrible épreuve. La maison saura se montrer à la hauteur de son génie ». Un génie qui semble rapporter encore plus à son employeur lorsqu’il se voile de soufre : les actions Samostrass ont pris de la valeur dès le communiqué de presse annonçant l’entrée de Dieter Des en clinique. Il n’a pas fallu plus pour que certains accusent Gérard Montaurganis de chercher le coup de pub en rendant publics les déboires du Prince Maudit du Luxe…

Pierre Sophomore.

17h00

Dieter n’est peut-être pas la seule personne de ma connaissance à être légèrement perturbé… Je viens de voir Xiao Sung passer dans la rue vêtu d’une mini-jupe en cuir et bas résille. J’étais tranquillement en train de converser du cas Dieter avec Ruth lorsque cette étrange apparition m’a poussée hors du logis. Il s’agissait bien de Xiao Sung, juché sur une paire talons aiguilles.

- Xiao Sung, vous vous préparez pour la soirée déguisée de Ruth ?
- Ah ! Diane ! Non pas, non pas !
Nonobstant le regard affolé de nos voisins, Xiao Sung a trottiné jusque chez moi pour me saluer et rendre compte de ses choix vestimentaires :
- Je veux savoir ce que pensent les femmes, m’a-t-il confié autour d’une part de tarte.
- J’ai vu dans Mel Gibson, le film. Dedans, il sait les femmes ce qu’elles pensent et POUM, il devient séduire une belle jeune femme.
J’ai légèrement avalé de travers ma part de tarte.
- Mais…Vous cherchez à séduire une femme, Xiao Sung ?
- Euh…. Non. C’est pour ma connaissance de l’Homme.
Le menteur ! Je l’ai vu rougir, ce petit chenapan !
- Allons bon. Je doute que vous y parveniez de cette façon, ai-je répondu.
- Ah bon ?
- Oui.
- Mais comment alors ?
- Oh vous savez, je ne crois pas qu’il y ait grand-chose à saisir. Moi, par exemple, je n’ai jamais compris les hommes et ils n’ont jamais cherché à me comprendre… Ca ne m’a pas empêchée de m’amuser ! Oubliez le mode d’emploi, de toute façon, il n’est pas dans votre langue.
- Ah si, souvent les modes d’emploi c’est ma langue !
- Non, je veux dire que tout est bien trop compliqué pour qu’on y arrive. Pigé ?
- Pigé. Je peux avoir encore de la tarte ?
- Certes. Mais faites-moi plaisir, Xiao Sung, abandonnez la mini-jupe. Ca vous va comme un coup de pied aux fesses…
- Hein ?
Cher Xiao Sung. J’ai parfois l’impression de le déstabiliser quelque peu…

23h40

Je viens de terminer la biographie de Winston Churchill. C’était palpitant !...

… Non, soyons honnête : c’était aussi chiant qu’un match de croquet. D’ailleurs, je ne suis pas allée au-delà du premier chapitre. J’ai peur d’être quelque peu superficielle… Oh et puis on s’en fout, après tout.

11 décembre, 22h00

Je me doutais que la rencontre entre Xiao Sung et les Neurastenic Bridgemen serait riche en contrastes… Et à en juger par l’épisode de blog que Perséphone vient de poster, j’avais raison :
« Première répét avec Xiao Sung aujourd’hui. Bon, en gros ça s’est plutôt pas mal passé, même si le XS, il est un peu space. Déjà, on arrive avec Jeronôme –à 11h du mat, je précise-, on frappe, pas de réponse. On essaie la porte : même pas fermée à clé. Mdr. Et là, la vision d’horreur : Xiao Sung encore en pyjama qui regarde M6 boutique. Vachement rock’n roll. Fin bon. Après dix minutes passées à faire des étirements et 30 à se préparer un thé (jamais vu ça), le maître a commencé son apprentissage en bouffant des tartines de Nutella. Un peu zarb au début, mais j’ai l’impression que ça va servir. Il nous a fait asseoir sur son divan orange ( ???), s’est mis à faire les cents pas dans son salon et après 5 minutes de mouvements, a fini par lâcher la question qui tue : Dans quoi l’artiste puise son inspiration ? (genre bienvenue au bac philo, quoi). A partir de là, c’était bonjour la fumette. Je te remets le dialogue :

XS : Dans quoi l’artiste puise son inspiration ?
Jeronôme : la drogue ?
XS : Très drôle, toi. Vas coucher.
Moi : Euh… Dans leurs expériences perso ?
XS : mais encore ? L’artiste, par exemple, y peut dire dans une chanson « aujourd’hui j’ai fait caca et j’ai bouffé des pâtes ? »
J : Haaaan, l’aut’ hé ! Tu nous prends pour des cons ou quoi ?
Moi : … Ben… Ouais, y peux!
J : T’as fumé, Persé ?
Moi : mais si…En fait, tu peux parler de trucs très banals, quoi… T’es pas obligé de philosopher… C’est ça que ça veut dire, nan ?
XS : toi t’es plus intelligente que l’autre, c’est bien. Et c’est mieux ou pas ?
Moi : mieux, de parler de petits trucs ?
XS : si.
Moi : ben.. C’est pas mieux, c’est… Fin ché pas. C’est ptet mieux que de vouloir parler de trucs trop philo et d’avoir rien à dire d’original…
XS : aaaaah ! Oui, bien, très bien !
J : genre, notre prochain titre, ce serait « Mon acné et moi ». Lol
XS : toi, vas préparer un truc à boire, là. Inutile, va !
Moi : euh… Si je comprends bien le sens de ta question, tu remets en cause les sujets dont on traite dans nos textes ?
XS : tout pigé, mémé !
Moi : pourtant… Fin, Mon Eastpack va craquer, C pas de la géopolitique, que je sache.
XS : nan, mais c’est nul quand même/
Moi : ok. Merci…
XS : je veux dire, c’est possible de faire pas pareil. De faire mieux. Mais avec le même sujet.
Moi : hum…
XS : avec de l’humour. Humour, tu sais ?
Moi : ah oué… Je vois, oué.

Bon, c’est qu’un extrait, mais en gros, c’était comme ça jusqu’à l’heure de bouffer. Jeronôme était bien à l’ouest, on s’en doute. Comme il a décidé que Xiao Sung servait à rien, il a passé son temps dans la cuisine à gratouiller des accords sur sa guitare. Franchement, ça faisait pitié. Va falloir que je le recadre. Moi pendant ce temps-là, j’ai appris quelques trucs. Pour faire court, je me suis rendue compte qu’on se prenait quand même un peu trop au sérieux, là. Avec nos textes soi disant enragés. Quand Xiao Sung m’a dit « c’est nul », j’avoue que ça m’a fait mal au bide, mais en même temps, il a raison. Je me voyais déjà en grande artiste mais c’est pas gagné ! Lol. Bah… On dit quoi déjà ? Plus on merde, plus on progresse ? Ben je vais vite progresser…

Edit : je pense aussi que ça va s’améliorer quand Fuck sera là. C’est un génie, ce mec. »

Ce cher Xiao Sung a semble-t-il su trouver les mots justes (quoi qu’un peu rudes) pour remettre à leur place mes jeunes artistes. Si Jeronôme n’a pas eu l’air d’apprécier son coach, Xiao Sung, lui, était enchanté d’avoir à s’occuper de jeunes talents. Il est passé avant le dîner pour un petit débriefing de ce premier contact et rayonnait de bonheur. « C’est bien, coacher des jeunes, je kiffe » m’a-t-il dit. « Je les revois mercredi. Pour les nouveaux textes et tout ». J’avoue ne l’avoir jamais vu dans un tel état d’enchantement. La passion le rendrait presque attirant... Mais je divague ! Il est peut-être temps de prendre un peu de repos… Tout cela me rappelle toutefois une petite anecdote… Au diable mon capital sommeil, il faut que je la couche par écrit avant d’oublier.

J’avais 15 ans à l’époque, et ma cousine germaine, Pedoncula Garcimore, avait été mandatée par ma mère pour peaufiner mon éducation. J’avais, il est vrai, fortement déçu mon entourage en commettant quelques faux-pas et mes parents –paix à leur âme- craignaient que je ne finisse vieille fille. « Ma chère enfant », avait l’habitude de dire mon père « il ne suffit pas de posséder un joli minois. Encore faut-il qu’il s’en dégage autre chose qu’un ramassis d’immondices » ; « mon rossignol », avait coutume d’ajouter ma mère « ton père a raison : qui voudrait d’une sauvageonne pour épouse ? ».

Partant de ce principe, et devant l’échec de leurs tentatives d’éducation à mon endroit, mes parents décidèrent de faire appel à Pedoncula, « Conseillère pour l’éducation des jeunes filles de bon milieu », comme le disait sa carte de visite. Je passai donc l’été de mes 15 ans à apprendre les manières dignes d’une jeune fille « de ma qualité » au lieu de partir en Suisse avec mes sœurs apprécier la compagnie de jeunes hommes de qualité. Mon pire souvenir fut le chapitre des « flirts ». Pedoncula en connaissait un rayon –la pratique, je ne dis pas, mais la théorie, Pedoncula maîtrisait-. Je la vois encore, un verre de Pims à la main, me répéter les règles de bienséance et les poses à adopter en présence d’un mââle. « Soyez féminine, Diane, mais en aucun cas aguicheuse. Votre œil de biche doit se faire caressant et votre sourire respirer l’innocence. N’en faites jamais trop : la sobriété est le terreau de l’élégance et du charme, sachez-le »… Je m’en souviens comme si c’était hier.

Ou bien encore « Si l’amour venait à vous transpercer de ses flèches, sachez, ma jeune amie, qu’il serait criminel de vous déclarer à l’élu de votre cœur. Il lui serait agaçant que vous preniez l’initiative de lui écrire, car c’est à l’homme, depuis toujours, d’avoir l’initiative de la cour. » Sans oublier son sermon favori : « les jeunes hommes que vous rencontrez ne sont point d’innocentes camarades portant culotte. Leurs instincts diffèrent des vôtres, ainsi que leurs manières. Ne tentez pas, comme vous semblez en avoir l’inclinaison, de rivaliser avec eux sur le terrain du mode de vie. On passait à George Sand ses affreux accoutrements d’homme et ses attitudes cavalières parce qu’elle était écrivain. Vous ne l’êtes point. Par conséquent ce serait nuire à vos attraits que de vouloir vous comporter en monsieur. ».

Il va de soi que je n’ai jamais appliqué le moindre de ces principes, au grand dam de feu ma mère. Mais quoi ! Aurais-je été plus épanouie si j’avais suivi à la lettre les conseils de Pedoncula, la même qui, après une vie d’austérité, me souffla sur son lit de mort : « Vous au moins, avez profité de l’existence sans l’étouffer d’un carcan » ? Certes non. Mais pourquoi donc en suis-je à parler de Pedoncula ? Ah oui : le coaching… Et bien disons pour lier les deux expériences, que moi aussi, je fus un temps prise en main par ce que je pourrais appeler un « coach ». Disons également que j’eusse préféré être éduquée par Xiao Sung… Lui, au moins, n’a pas mauvaise haleine.

Le chapitre 3 se trouve derrière ce lien.

 

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